Blog d’actualité

Retrouvez toutes les actualités du CERA

  • Comment changer de regard pour changer la France

    Le 23 Mai 2014 - Catégorie : Les Rencontres du CERA

    Compte rendu de la 64ème Rencontre du CERA du vendredi 23 mai 2014

    « Frustrée la jeunesse française rêve d’en découdre » titre le journal Le Monde du 26 février dernier, analysant les résultats d’une enquête auprès de 210.000 jeunes de 18 à 34 ans… Sentiment d’être méprisés, spirale du déclassement, absence de reconnaissance, défiance à l’égard de toutes les institutions… Le tableau est vraiment très sombre et fait penser à une cocotte-minute sans soupape ! Serions-nous à la veille d’un nouveau mai 68 ?
    Dans un livre prémonitoire, paru en 2012, « Générations placard, génération espoir ? » Hervé SERIEYX parlait déjà de « guerre civile » entre les mondes de l’Entreprise, de l’Ecole et de l’Etat…
    Et pourtant, nous disposons selon lui, de réelles marges de manoeuvre pour entreprendre, innover, ne plus subir ! Et il le prouve, avec de nombreux exemples, dans son livre publié en 2011 : « Aux actes citoyens : de l’indignation à l’action ! »
    En France, on râle, on s’indigne… Et après ?
    Hervé SERIEYX mise sur l’immense potentiel d’intelligences, d’énergies, de bonnes volontés, trop souvent étouffées par des organisations et des méthodes de management du passé. Aujourd’hui, les deux ingrédients majeurs du succès sont l’intelligence collective et la confiance, nous dit-il. Les deux exigent le courage de parier sur l’Homme… Changeons de regards pour changer la France ! C’est le pari lancé par Hervé SERIEYX…

     

    Changer de regard pour changer la France, voilà un titre un peu grand pour moi mais je vais tout de même essayer de vous en parler !

    J’ai surtout consacré ma vie au service de l’entreprise, des grandes et des moyenne. Mais j’ai commis deux infidélités à l’entreprise puisque j’ai été professeur à Paris VIII, à l’université de St Denis où j’avais 150 étudiants dont 60% n’avaient pas les gaulois comme ancêtres. Il a donc fallu changer ma façon de penser et de communiquer pour que le message professoral passe. Et puis en 1997, j’ai été nommé délégué ministériel à l’insertion des jeunes par Juppé, puis reconduit par la gauche, par le Gouvernement Jospin. Je vous dis tout de suite que je n’ai pas fait de différence entre la droite et la gauche ! Les gens qui se trouvent tout là-haut dans les cabinets sortent de l’Ecole Nationale d’Autisme. Ils ont de grandes qualités intellectuelles et morales mais ils sont élevés hors sol ! Ils avaient défini ce qu’étaient les jeunes en difficulté, avaient mis en places des politiques qui ne fonctionnaient pas parce que chaque jeune est différent dans sa relation avec les autres, dans ses recherches, dans sa vie professionnelle. Les missions locales étaient heureusement là et ne tenaient surtout pas compte des ordres qu’elles recevaient. Leur fonctionnement un peu border line était utile. Je me souviens avoir présidé un rapport de la Fonction Publique qui portait sur « L’innovation dans la fonction publique », thème qui évidemment ne prend pas à temps plein… L’un de mes collaborateurs me disait à ce sujet « N’oubliez pas mon cher SERIEYX que dans l’administration, une innovation, c’est une désobéissance qui a réussi mais il ne faut surtout pas se faire prendre par la patrouille ! »
    C’est ce monde qui m’a aussi construit, j’y ai pris beaucoup de plaisir. C’est pour cette raison que j’ai écrit pas mal de bouquins.

    Je vais traiter le thème qui nous intéresse aujourd’hui en 3 parties :
    – En premier lieu, l’espèce de sinistrose générale que nous rencontrons est hallucinante. On a l’impression que la France meurt. Il faut absolument sortir de cet état d’esprit qui n’a aucun sens. Les québécois que je fréquente beaucoup sont sidérés de voir à quel point les français sont pessimistes alors qu’ils ont tant de richesses, patrimoine, héritage, culture, système de protection sociale,… Le plus pauvre d’ici serait riche dans de nombreuses régions du monde ! Détenus dans des prisons mentales qui nous empêchent de nous mouvoir dans un monde qui bouge, nous ne parvenons pas à reprendre la main !
    – En nous échappant de ces prisons mentales, nous pourrions transformer ce qui nous apparaît aujourd’hui comme des menaces en formidables opportunités. Au Québec quand il neige sur l’autoroute, on se regroupe et on pousse la neige. En France, quand il neige, on dit « Que fait le ministre de la ville ? » Nous ne devons pas compter sur l’Etat pour tout mais tous prendre en charge un petit bout du bien commun.
    J’évoquerai 4 menaces que l’on peut transformer en challenges étonnants.
    – Enfin, si nous voulons que les choses bougent, il va falloir remettre en cause certaines de nos façons de vivre ensemble. Les français sont arrogants envers les étrangers certes mais ils ne réservent pas ça à l’exportation, ils le sont également entre eux.

    Il faut dire à nos jeunes qu’ils ont de la chance d’être jeune maintenant. Quand j’étais jeune dans les années 60, on s’ennuyait. Aujourd’hui le monde bouge à toute allure, ils ont toutes les chances possibles, et ce d’autant plus qu’il n’y a pas de guerre et plein d’opportunités à saisir !
    Nos prisons mentales, ce sont des peurs, des idées reçues et des relations entre nous pas toujours bien favorables.
    Parmi les peurs, on voit bien que les choses ne sont pas très commodes avec la mondialisation. Avant, l’Etat pensait que c’était lui qui dirigeait la France. Un préfet croyait qu’il dirigeait son département. Aujourd’hui, nous ne sommes plus du tout dans ce monde-là. Ce n’est pas forcément plaisant mais on voit bien que c’est la mondialisation qui nous dirige actuellement. C’est-à-dire des millions d’entreprises, des milliers de laboratoires et d’universités, de produits culturels, de systèmes d’informations, de jeux financiers, d’effets papillon, de chocs qui induisent des conséquences que personne ne prévoit, comme les subprimes. Les marchés financiers mondiaux en sont sans doute les acteurs principaux qui forment une sorte de maelström, de tourbillon. L’économie est mondiale alors que les politiques sont nationales. Les leviers publics ne semblent plus fonctionner. On ne parvient pas à créer de l’emploi, à repenser l’école. Le système éducatif français est devenu fou mais on ne parvient pas à changer les choses en raison des viscosités des systèmes conjuguées aux mouvements du monde. On a l’impression qu’on ne pilote plus rien, que l’impuissance publique grandit ! Il s’agit d’une première peur.
    Une autre peur est celle du sens. Vers quelle direction tous ces mouvements nous emmènent-ils ? Au XVIII° siècle, on pensait que le sens, c’était le progrès. A cette époque, on pensait que la science en avançant produirait des techniques qui amélioreraient notre sort et nous libèreraient. Souvenez-vous de « la machine à laver qui libère la femme » ! Aujourd’hui, nous ne sommes plus du tout sûrs que le progrès libère. On voit bien que la machine économique fonctionne grâce à l’innovation permanente. Lisez à ce sujet le livre de Luc Ferry sur l’innovation destructrice, qui s’appuie sur la pensée de Schumpeter qui évoquait lui la destruction créatrice. On ne peut rester sur le marché qu’à condition d’innover sans cesse. Ce qui provoque des drames : des métiers disparaissent, comme les disquaires, le métier de libraire est remis en cause, à l’instar de certaines formes de journalisme. Nous sommes sans arrêt soumis à de l’insécurité, de la flexibilité, à l’obligation de mobilité. Un rapport superbe de l’UNESCO, paru en 2005, remis à jour en 2011, porte ce titre « Vers les sociétés du savoir ». Ce document montre bien qu’en raison de la mondialisation, de la généralisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication, de nombreux métiers vont être périmés et de nombreux autres vont changer du tout au tout. Ce qui signifie que 60% des connaissances nécessaires pour exercer un métier seront obsolètes d’ici 10 ans ! Cette perspective est inquiétante et fatigante mais c’est comme ça, la vie c’est le mouvement ! Cette vision manque de sens. Il n’est pas sûr que la machine économique, avec sa façon de fonctionner, produise du mieux-vivre et du mieux-être. Nous sommes tous confrontés à des découvertes scientifiques et techniques dont le bénéfice n’est pas certain. Les OGM, le travail sur les cellules souches, les nanotechnologies,… Beaucoup de gens s’interrogent à ce sujet. Prenez par exemple la conscience de la finitude de la planète, qui est une préoccupation récente. Mon ami Yannick Roudaut a d’ailleurs écrit un superbe ouvrage à ce sujet, « La nouvelle controverse », qui montre bien que notre petite planète Terre risque d’être tuée par nos façons de produire et de consommer. Effrayés par cette perspective, nous avons inventé le principe de précaution qui témoigne de discernement, quoiqu’il faut se méfier de cette théorie qui faisait dire à certains que la vitesse des trains risquait de tuer les cardiaques si elle excédait 50 km/h !
    Une troisième peur accompagne notre devenir en une société multiethnique et multiculturelle. Est-ce que les concepts fondateurs de notre république, liberté, égalité, fraternité, laïcité, patrie, sont partagés par tous ceux qui vivent sur notre territoire ? Ce n’est pas sûr et ça nous fait peur. Personne n’a la réponse aujourd’hui. Alors on se demande s’il faut changer nos principes ou poser des barrières pour que les gens n’entrent pas. Il y a des partis que font leurs choux gras de cette peur qui constitue un levier de vote extraordinaire. L’argent, la puissance, l’amour et la peur étant les leviers phénoménaux pour convaincre des électeurs…
    Encore une peur dont nous n’avons pas parlé, celle des jeunes. Un sondage du Monde qui date de 2012 mentionne qu’à 63%, les français considèrent que les jeunes sont égoïstes, à 53% qu’ils sont paresseux, à 70% que ce sont des révoltés, à 64% qu’ils ne sont pas engagés, à 63% qu’ils sont intolérants ! Pendant ce temps-là, 55% des jeunes pensent que dans la société française, les adultes ne se remettent jamais en cause, il n’y en a que pour les vieux !
    J’entends parler du problème des jeunes alors que dans l’Histoire, les jeunes n’ont jamais été un problème, ils ont toujours été une solution, par nature puisqu’ils vont nous remplacer ! Dans son livre « Petite poucette » Michel Serres explique très bien que ces jeunes sont nourris par une culture nouvelle, celle des nouvelles technologies, des réseaux sociaux. Il a donné ce titre en référence à la dextérité des pouces de ces jeunes. « Plus formatés par les médias, le marketing publicitaire et leurs échanges sur les réseaux sociaux qu’éduqués par des parents eux-mêmes évolutifs et de plus en plus absents, ou par des enseignants de moins en moins entendus, Petit poucet et Petite poucette habitent le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipédia ou de Facebook n’excitent pas les même neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre et du cahier. Nos jeunes sont des mutants.»
    Ma femme, qui est une helléniste distinguée, me rappelle souvent que Platon disait déjà que les jeunes ne respectaient pas les anciens. Mais il faut bien comprendre qu’aujourd’hui, les jeunes ne sont pas nous en moins vieux. Ils offrent des caractéristiques passionnantes qui comportent aussi des manques bien sûr. Les outils qu’ils utilisent, nous nous les sommes aussi appropriés mais on les a ajoutés à notre palette d’outils, contrairement aux jeunes qui ne disposent pas de ce matériel ancien. Ils fonctionnent donc autrement. Ils sont structurés par cette culture du contact direct informel, horizontal, rapide, des réseaux sociaux, qui fait la part belle à l’émotionnel dans une société qui les accueillent mal parce qu’elle est dirigée par des personnes à culture inverse, la culture verticale, hiérarchique, théoriquement rationnelle. Ce hiatus est à l’origine d’une peur. Va-t-on se connaître, se comprendre, travailler ensemble ?
    Une autre peur est celle des périls flous. Thierry de Montbrial, le patron d’un think tank qui s’appelle l’IFRI (l’Institut Français des Réalités Internationales) dit qu’aujourd’hui, il n’y a plus de menaces aux frontières mais il n’y a plus non plus de frontières aux menaces. Nous sentons qu’il y a plein de périls autour de nous sans être en mesure de les identifier. La peur de l’Europe, la peur du déclassement, du tabac, de l’alcool, des OGM, du trou dans la couche d’ozone, des nanotechnologies, des antennes relais, de la Turquie, de la Chine,… On a peur de tout ! De ma vie, je n’ai jamais vu la France dans cet état.
    Or la peur rend stupide, parce qu’on ne pense plus. Notre système politique est grotesque. Regardez la droite et la gauche. Comme le dit Luc Ferry, entre un homme de gauche intelligent et un homme de droite généreux, il n’y a aucune différence. Il suffit de voir les deux candidats vraisemblables qui vont se retrouver à la tête de l’Europe. Monsieur Schulz est social démocrate dans un pays, l’Allemagne, qui cohabite depuis longtemps avec le parti libéral conservateur, et Monsieur Juncker est un démocrate chrétien qui a piloté le Luxembourg pendant des décennies avec une socio-démocrate. Qu’on ne nous fasse par croire qu’il s’agit d’une pensée différente. On nous fait croire à un partage hémiplégique de la vie politique française ! Les vrais pays démocratiques ne fonctionnent pas de cette manière, dans une sorte de logique guerrière.
    La peur nous rend crispés. On ne met plus en cause nos systèmes alors qu’il faudrait évidemment changer notre système fiscal. Il a fallu ne plus avoir d’argent pour enfin remettre en cause le millefeuille territorial. Jacques Lacan disait « Le réel, c’est quand on se cogne ». C’est tout de même dommage d’être obligé d’en arriver là !
    Pierre Rosanvallon, grand professeur au collège de France, disait « En France, le vivre-ensemble est dégradé. La société s’est organisée selon des mécanismes de ségrégation et de ghettoïsation à tous les niveaux. Nous vivons dans un pays qui ressemble à une addition d’espaces repliés sur eux-mêmes. J’ai eu la chance d’être à l’université, dans la fonction publique et en entreprise. C’est effrayant de voir à quel point chacun reste dans son camp en jugeant les autres de la pire manière. J’ai vu des gens remarquables, aussi honorables et nobles les uns que les autres, mais chacun dans son coin. Au Québec, on vit ensemble. D’ailleurs les québécois consacrent pour la plupart une partie de leur vie au public, une autre au privé, et à la fin de sa vie on est souvent enseignant. Nous avons du mal à échapper à cette sorte de coupage en rondelles de la société.
    Une autre difficulté vient du fait que nous continuons à croire que l’Etat peut tout. C’est faux ! Contrairement à ce qu’on entend parfois, nos impôts ne justifient pas que l’Etat prenne tout en charge. A ce sujet, j’ai une bonne nouvelle ! Le chiffre du bénévolat a, depuis 3 ans, augmenté de 13% en France. Cette augmentation montre bien que de nombreux problèmes ne sont pas traités par l’Etat. L’étude menée par l’IFOP pour France Bénévolat montre que la population qui s’est engagée le plus pour ces actions, ce sont les jeunes : + 31% en 3 ans. Ce qui prouve le contraire de l’idée généralement répandue que les jeunes ne s’engagent pas. Nous devons être en charge de notre petit bout de bien commun.
    Je voudrais encore évoquer deux dernières idées reçues malheureusement répandues. La première consiste à penser qu’une bonne organisation et forcément verticale avec en haut les chefs et les cadres et en-dessous les exécutants. Ce n’est pas ça la vie ! Un nouveau pouvoir a surgi qui est le pouvoir latéral, celui des réseaux sociaux. Nous avons un pouvoir qui met de l’ordre et un autre qui donne de la vie. Ce sont les deux que nous devons parvenir à marier. Pour donner des ordres, les chefs attendent qu’on leur donne des idées !
    La seconde idée que je vais développer va peut-être en choquer certains… Nous sommes convaincus que les bons dirigeants sortent des grandes écoles. Je voudrais à ce sujet évoquer un livre formidable écrit par des sociologues, qui s’appelle « La machine à trier ». Il traite du système éducatif français, comparable à une tour de distillation dans une raffinerie de pétrole. Vous faites rentrer tous les jeunes dans la tour de distillation, puis on chauffe. Les plus légers vont sortir, c’est-à-dire Normal Sup, Polytechnique et l’ENA. Le tirage d’en-dessous va voir sortir des éléments un peu plus lourds, les autres grandes écoles. Encore endessous, ce sera ceux qui viennent de l’université, puis des instituts technologiques, puis des écoles techniques. En-dessous, ce seront les apprentis. Au fond de la tour resteront ceux qu’on n’a pas pu distiller. Les « lourds », les 140 000 jeunes qui sortent sans rien. Ce qui est terrible, c’est que la société française s’organise autour de cette hiérarchie. Ce qui a un effet sclérosant sur le pays. On n’est pas l’élite parce qu’on a un gros diplôme. On est une élite parce qu’on le devient. Parce qu’on reçoit des coups et qu’on se relève. Parce qu’on sait vivre avec les autres. Parce que l’on sait lancer un projet et y entraîner les autres. C’est bien de faire Polytechnique mais après, il faut faire ses preuves. Ce sont les qualités humaines qui font la différence.
    Je reviens aux québécois qui ont du mal à comprendre cet état d’esprit. Il leur est également difficile d’admettre la prévalence de l’abstrait sur le concret, qui mène à penser que la théorie est supérieure à la pratique. L’intelligence concrète est moins bien cotée en France.
    Nous sommes donc captifs de nos prisons mentales et de notre relationnel un peu difficile.

    J’aborde maintenant notre deuxième partie, beaucoup plus positive.
    En changeant de regard, on peut changer ce que nous considérons aujourd’hui comme des menaces en formidables opportunités. La première menace réside dans notre vision du productivisme asiatique d’un côté, face à la formidable avance technologique américaine. Nous sommes là, au milieu, en pensant que nous allons nous faire engloutir. C’est ce qui était très bien montré par Bayrou qui démontre, cartes à l’appui, que notre seule chance réside dans l’Europe. Cela va de soi. Nous avons tout à bâtir autour de cette construction qui n’a que 60 ans. Ce qui n’est rien à l’aune de l’Histoire ? La bataille qui nous attend dans les 50 ans qui viennent concerne l’Europe et son épanouissement. Compte-tenu que nous avons la plus belle civilisation du monde, où nous pouvons concilier la liberté, l’autonomie et la protection. Vous n’avez pas ça aux Etats-Unis où ne règne que la liberté. Il suffit de voir la difficulté rencontrée par Obama pour tenter d’instaurer un tant soit peu de sécurité sociale. Sur les dollars, il est écrit « In God we trust ». Les américains baignent dans une sorte de morale collective dans laquelle tout le monde s’observe. Ici, nous avons le droit de croire ou de ne pas croire dans le dieu qu’on veut. C’est merveilleux ! L’argent, c’est sérieux pour les européens, mais ce n’est pas la finalité de la vie, alors que pour les américains, c’est prioritaire.
    Nous avons un grand besoin d’Europe, pour cela nous avons besoin d’une culture humaniste. C’est un grand défi et un formidable projet sur le plan collectif. Dans « L’innovation destructrice », Luc Ferry écrit cette phrase formidable : « Je suis souverainiste parce que je suis fédéraliste ». La seule manière de préserver la France, c’est de favoriser une Europe dans laquelle nous aurons conjugué nos différences. La deuxième menace qui pèse sur nous que nous pouvons transformer en chance, c’est l’impuissance de l’Etat. L’Etat jacobin très unitaire, très centralisateur, était utile pour que les provinces qui n’avaient pas les mêmes cultures initiales s’unissent pour constituer un pays. Mais aujourd’hui, cette façon de fonctionner coûte des fortunes parce qu’on ferme, on tue les identités collectives de chacun des territoires. Nous pouvons aujourd’hui travailler à la reconstitution de ces territoires. Ce n’est surtout pas aux politiques de dessiner la carte de France. C’est à nous, citoyens de chaque territoire, de construire des entités qui aient des identités, de l’autonomie, de la capacité à mobiliser des compétences collectives. Nous devons nous mobiliser pour préserver nos origines. Avec Franck Delalande, nous sommes en train d’écrire un livre sur la métamorphose bretonne. Bien sûr, nous allons nous rapprocher de la Loire Atlantique mais sur le plan géologique, je rappelle que la Vendée fait partie du Massif armoricain. C’est la culture, l’histoire, la géographie qui unissent une région et permettent l’intelligence collective. Le rôle de l’Etat demain sera beaucoup moins de mettre tout le monde au garde-à-vous que de valoriser les talents de chacun de ses territoires en rendant la France vivante et non obéissante, chaque région contribuant à la dynamique collective. La France est un pur-sang monté par un jockey obèse qui se prend pour le cheval ! C’était l’Etat d’hier. Le jockey s’aperçoit qu’il doit redonner de la liberté au pur-sang pour préserver la France.
    Le système éducatif constitue une autre peur qui peut être transformée en opportunité. Benoît Hamon a annoncé il y a quelques jours que nos universités perdent des places dans le monde et notre système éducatif chute régulièrement dans les classements mondiaux. Le classement PISA (Programme for International Student Assessment) pointe que notre système éducatif est le plus inégalitaire parmi les 32 pays de l’OCDE, alors que la majorité de nos professeurs se donnent un mal de chien pour réussir. C’est très difficile d’être bon dans un système flou. Il ne faut pas dire que l’on ne peut rien faire, ce n’est pas vrai ! La grande bataille qui se livre un peu partout dans le monde, ce n’est pas vis-à-vis des économies mais des systèmes éducatifs. Ce qui va permettre aux jeunes d’affronter le monde et la vie dans un système de relation avec les autres. L’éducation relève autant d’une compétence technique que de la réflexion sur le sens de la vie et la place de l’individu dans le monde. On a tous la possibilité de s’ouvrir au changement, et j’ai toutes sortes de bonnes nouvelles à ce sujet. Il se passe plein de choses actuellement. Tenez, pas plus tard que la semaine dernière, le Conseil Supérieur des Programmes s’est réuni pour réécrire le socle commun des connaissances et de compétences instauré en 2005. Au-delà des compétences indispensables comme lire, écrire, compter, voilà ce qui est proposé : les langages fondamentaux, c’est-à-dire bien parler français, ce qui passe par la lecture, et bien parler anglais pour pouvoir voyager facilement partout dans le monde. Sont également mentionnées les nouvelles technologies, le thème de « l’homme et le monde », les sciences et les techniques », comment vivre avec les nouveaux systèmes d’information. Michel Serres dénonce le fait que l’école continuerait d’enseigner laborieusement des savoirs de base, mais nous ne sommes plus dans l’époque Gutenberg où le savoir se trouvait dans des livres. Nous sommes maintenant dans l’ère internet. Tout s’y trouve ! Les jeunes disposent ainsi de tous les savoirs. L’un des rôles de l’école est d’apprendre à ces jeunes à croiser, marier ces savoirs qui se nourrissent les uns les autres, comment se les approprier pour en vivre. C’est ce que démontrait Edgar Morin en faisant état de la « pensée complexe ». Un des derniers thèmes retenus est l’activité humaine dans un monde en pleine mutation. Il existe plein d’innovations à cet égard. Par exemple, je suis fasciné par l’école 42 créée par Xavier Niel pour aider des jeunes qui aiment l’informatique, à faire de grands progrès. Il recrute non pas sur diplôme mais sur passion. La pédagogie se fait en pear to pear, celui qui en sait le plus enseigne à l’autre. Je ne dis pas qu’il faut faire ça partout mais cet exemple montre que l’on voit surgir des pédagogies nouvelles. Nous avons désormais accès à des tutoriels, à des MOOKS. La bataille aujourd’hui, c’est comment avoir accès aux meilleurs tutoriels. Comment trouver des professeurs qui donnent le goût d’apprendre. Les profs qui n’ont pas les yeux qui brillent ne doivent pas faire ce métier.
    Donc la première bataille à mener, c’est l’Europe. La seconde, c’est le système éducatif.
    L’entreprise peut aussi faire bouger les choses. Je voudrais déjà rappeler que c’est leur valeur ajoutée qui permet de se payer un Etat ! Ce sont les emplois qui rendent possibles les impôts qui payent l’Etat. Nous avons écrit un livre avec mon ami André-Yves Portnoff, qui s’appelle « Aux actes citoyens ! » Ce livre porte l’idée que devons nous transformer en acteurs responsables de notre territoire. Les hommes et les femmes que nous avons rencontrés dans ce cadre, émanant de PME pour la plupart, conscients de cette nécessité, ont des points communs. D’abord, ils témoignent d’un capital passion, visent des finalités claires et durables, occupent des responsabilités sociales et environnementales. Ces entreprises avaient des organisations apprenantes (les postes y étaient conçus pour que les gens se développent en travaillant, qu’aucune routine ne viennent dégrader la qualité du travail fourni), ces entreprises avaient par ailleurs nommé cadres des personnes qui avait la capacité d’écouter les autres, car la performance ne s’obtient que grâce à des personnes qui travaillent ensemble. Ces personnes tenaient compte des nouveaux champs économiques qui se dessinent, qui tournent notamment autour des contraintes écologiques. Ces dernières pouvant devenir des opportunités. Je pense par exemple à l’économie de la fonctionnalité qui consiste à penser qu’il vaut mieux avoir l’usage d’une voiture que la propriété. Nous allons ainsi vers la fin de la société du gâchis pour faire la part belle à la société du durable. On peut également citer l’économie circulaire qui permet de mettre ses déchets au service de la matière première des autres. Comme les grosses fermes qui créent des unités de méthanisation en récupérant les bouses de vaches. Toutes ces voies neuves sont tout à fait passionnantes.
    Ma dernière partie ira plus vite. D’un côté nous avons des peurs qui nous enferment, d’autre part des opportunités si nous transformons ces menaces de façon constructive. La belle bataille européenne, la belle bataille de l’éducation, la belle bataille des territoires et la belle bataille de l’innovation des entreprises, qui supposent une modification de nos attitudes, en font partie. Parmi ces peurs, je vais vous en citer une en commençant par vous donner des chiffres gravissimes. Je m’appuie sur l’ouvrage de Yann Algan et Pierre Cahuc, « La société de défiance », et sur celui de Michela Marzano, « Le contrat de défiance ». Ces deux livres arrivent à peu près à la même conclusion. La France est devenue un pays de défiance. Les chiffres parlent. 3 études ont établi un classement de pays par défiance croissante. Entre gouvernants et gouvernés, dirigeants et dirigés, administrations et assujettis. Parmi les 21 principales puissances développées, la France arrive à l’avant-dernier rang pour la satisfaction des salariés au travail, au dernier rang pour la possibilité de prendre des décisions dans son travail. Nous sommes 50ème sur 60 et dernier des pays riches pour les relations sociales dans l’entreprise, 99ème sur 102 pour les relations entre dirigeants et dirigés. Seuls le Venezuela, le Nigéria et Trinidad font pire. Nous pouvons faire comme les universitaires qui disent qu’ils récusent le classement de Shanghai parce qu’ils ne sont pas là. C’est un peu comme Coluche qui disait « En France, nous sommes tous champions du monde – en France !» Il faut accepter de regarder cette réalité. Pour faire un système éducatif qui marche, des entreprises qui marchent, qui mobilisent des intelligences collectives, une administration qui marche, nous devons créer la capacité de faire travailler les gens ensemble. Ce qui n’a rien à voir avec le fait d’être sorti major de l’ENA. Nous devons instaurer de la confiance, la capacité à être bien avec les autres et avec soi, la capacité à regarder l’autre pour qu’il ait confiance en lui. Avec des amis québécois et des entreprises françaises, nous avons essayé d’identifier les 10 clés de la confiance quotidienne au sein d’une organisation, que ce soit une école, une entreprise, une administration, une collectivité locale,… Je vais vous en citer quelques-unes. Vous remarquerez que chacune est représentée par un substantif qui commence par un C, comme « clé », ce qui constitue un bon moyen mnémotechnique.
    – Rappeler en permanence le CAP dans un monde où règne un non sens total. Qu’est-ce qu’on essaye de faire ensemble ? Nous avons un devoir d’écoute et d’amour de l’autre. On va donc essayer d’atteindre notre objectif ensemble, et il faut le rappeler toutes les semaines. La communication est quelque chose de si complexe que nous devons répéter les choses au moins 17 fois pour qu’elles « rentrent » !
    – La seconde clé, c’est la COHERENCE. Sartre disait « La confiance, ça se remplit par gouttes et ça se vide par litres ». La confiance n’existe que si l’on est cohérent. Il faut vivre selon les valeurs qu’on annonce.
    – La COOPERATION est absolument indispensable. Peter Broker, un grand consultant américain, disait que pour instaurer la confiance, il fallait transformer les hommes et les femmes en T men et en T women, c’est-à-dire en forme de T. Ce qui signifie qu’ils doivent disposer de compétences techniques solides bien sûr mais aussi d’une bonne connaissance des besoins, des enjeux et des contraintes de ceux avec qui ils travaillent, pour bien comprendre ce que font les autres.
    – La COMMUNICATION. En 1993, à l’occasion d’un voyage autour du monde avec des chefs d‘entreprises, nous avons eu la chance de rencontrer Bill Gates, qui nous a reçu en chemise à fleurs ! Ce qui ne l’empêchait pas de gagner beaucoup plus d’argent que nous… A notre demande, il nous a donné un « truc » pour réussir. Toutes les semaines, nous a-t-il dit, je demande à mon collaborateur de biffer une demi-journée sur mon emploi du temps pour aller me promener dans les usines, les bureaux et les filiales pour « sentir la boîte ». Il y en a toujours un qui finit par me signaler ce qui ne va pas. C’est ça l’écoute, la vraie !
    – La CREATIVITE. Si je veux libérer de la confiance, je dois libérer la créativité, la capacité de contribution. Je me souviens que dans l’entreprise où je me trouvais au moment de l’histoire que je vais vous raconter, il y avait un gars qui faisant un peu l’homme à tout faire au siège social. On l’appelait « Boite à clous » ! Il n’avait pas l’air bien épanoui. Un jour, il réparait je ne sais plus quoi dans mon bureau. J’étais au téléphone. A cette époque mon boulot consistait à racheter des participations largement minoritaires dans des grosses PME de l’agro-alimentaire française. Je disais à mon interlocuteur que la boîte dont il me parlait m’intéressait beaucoup et je voulais savoir comment avait évolué sa marge brute d’autofinancement. A la fin du coup de fil, Boîte à clous relève la tête et me dit « Monsieur SERIEYX, vous avez bien raison, la marge brute d’autofinancement, c’est très important ». J’étais très surpris ! « Vous connaissez la MBA ? » Lui ai-je dit. Oui, il connaissait. J’ai alors découvert que cet homme qui faisait des petites besognes chez nous depuis 20 ans était depuis 10 ans le vice-trésorier du Red Star, un grand club sportif polyvalent de la région parisienne. Il lui passait des millions de francs chaque année entre les mains. Ce qui expliquait ses belles réactions de gestionnaire. M’étonnant de la fonction modeste qu’il occupait, il me répondit : « Monsieur SERIEYX, vous m’avez toujours pris pour un con, alors j’en fais pour le prix ! » Avec ça les petits chinois peuvent arriver ! Après cet épisode, j’ai réfléchi, car je ne suis pas quelqu’un de méprisant. En fait, cet homme se voyait « non vu ». Quand on réduit les personnes à ce qu’on en attend, on passe à côté de ce qu’elles pourraient donner !
    Pour terminer mon histoire, quelques mois avant sa retraite, il avait alors un poste de cadre, je lui avais demandé de former quelqu’un pour prendre la relève. A cette demande il m’avait répondu « Monsieur SERIEYX, le plus simple calcul vous aurait appris depuis 5 ans que ça vous coûterait nettement moins cher de faire appel à des services extérieurs. » Le bougre avait frappé 2 fois !
    – La CONVIVIALITE. Pour être compétitif sur la scène mondiale, on va devoir en permanence améliorer la gestion. Tout mettre en oeuvre pour « faire moins cher ». Or la rigueur de la gestion ne fait rire personne. Nous devons donc accroître la chaleur du management, pour compenser.
    – Le COURAGE de se planter. La confiance est un pari. Or quand on fait un pari, on peut bien sûr être cocu mais ça vaut le coup d’essayer. Il est préférable de mettre en place un système de confiance que d’hyper contrôle. Ca veut dire qu’il faut avoir le courage de se relever quand la confiance a été trahie, et le courage de se remettre en cause. Nous avons plein d’opportunités de remise en cause pour progresser. Il y a quelques années, un infarctus m’a donné l’opportunité de réfléchir sur moi-même, sur les efforts que je devais fournir pour créer davantage de confiance. Voici ma recette, chacun la sienne, je vous en donne quelques ingrédients assez génériques :
    o L’enthousiasme. Pour donner envie. Nous avons tous nos soucis mais devons nous forcer à impulser de l’énergie positive. Autrement, comment imaginer que nos équipes aillent bien ? Quand on est gris, on fait des performances grises ! Dès qu’on a des responsabilités au sein d’une entreprise ou d’une école, on a un devoir d’auto-allumage tous les matins ! Le regard porté sur l’autre fait partie de la performance.
    o L’écoute. Autrefois, on disait « Le chef sait. C’est pour ça qu’il est le chef. » Lorsqu’il écoutait, on n’était pas rassuré, ça voulait dire qu’il n’était pas au courant ! Maintenant, on sait que ce n’est pas vrai, ça se saurait si le chef savait ! Nous devons regarder et écouter.
    o L’endurance. C’est la capacité à tirer des leçons de ses échecs, car nous faisons des progrès dans l’échec. On se trompe tous de nombreuses fois dans sa vie. Yann Moix dit « L’échec n’est pas le contraire de la réussite. Il en est le brouillon.» Un échec, c’est formidable pour peu qu’on en fasse une matière pédagogique, pour grandir.
    o L’éthique. On ne peut pas créer de confiance si nos collaborateurs ont l’impression que nous sommes une sorte de lapin Duracell monté sur piles, réductible à sa compétence technique. Il faut qu’ils puissent identifier notre système de valeurs. Les grands chercheurs, comme Albert Jacquard ou Jean Rostand, sont d’une humilité incroyable. Parce qu’ils sont habités par la science qui est modestie. La peste soit des gens qui savent !
    o L’exemplarité. Aujourd’hui, il y a tellement de discours que personne ne les écoute. Ce qui est cru, c’est, non pas ce qui est dit mais ce qui est fait.

    Je voudrais terminer cette première partie en citant deux phrases qui me nourrissent beaucoup.
    La première est du philosophe Pierre Caillé qui dit « Nous continuons à chercher des dépanneurs pour la planète Alpha alors que nous sommes déjà sur la planète Béta ». Nous sommes dans un nouveau monde, rempli d’incertitudes, où tout se reconstruit. Personne ne sait ce qui va s’y passer.
    L’autre phrase est d’Albert Camus qui disait « Il y a deux sortes d’efficacité. Celle du typhon qui emporte tout sur son passage, et celle de la sève qui fait pousser. » Nous avons utilisé pendant longtemps l’efficacité du typhon en France : le taylorisme dans l‘entreprise, la bureaucratie dans l’administration, la pédagogie unique dans l’enseignement. Nous devons passer à l’efficacité de la sève, en accouchant avec nos collaborateurs du sens de ce que nous faisons, en grandissant ensemble dans un monde difficile mais passionnant.

     

    Extraits des questions-réponses :

    J’ai bien écouté tout ce que vous nous avez dit sur la confiance, mais comment renverser la tendance actuelle. Je cite 3 exemples : Le principe de précaution qui nous interdit de tout faire. La défiance vis-à-vis des scientifiques dès qu’ils veulent entreprendre quelque chose. Les lois qui fleurissent dès qu’il y a un problème.

    Vous venez de résumer le système lourd auquel nous sommes soumis, qui ne date pas d’hier et avec lequel nous devons faire. Pour vous répondre, je vais donner un exemple personnel. Dans les années 90, nous avons voulu lancer les groupements d’employeurs. A peu près tout le monde syndical était contre nous. Nous avons réussi tout de même, de 3 façons différentes.

    – C’était interdit mais on l’a fait. Il faut créer le fait pour qu’il y ait du droit. Notre pays est régi par 10 000 textes de loi, par environ 100 000 décrets d’application, et environ 30 000 décrets communautaires. Comme nul n’est censé ignorer la loi et personne n’est censé savoir tout ça, on est tous devenus des délinquants potentiels. Pour autant, je suis très content de vivre dans un pays de droit écrit. Comme le monde bouge beaucoup et que le droit est lent à se créer, nous devons anticiper le droit, en étant parfois borderline. Faute de quoi on serait toujours au même stade qu’il y a 200 ans ! Le fait doit donc anticiper le droit, avec intelligence. Mais il ne faut pas se prendre par la patrouille !
    – Cherchant des compagnons, nous sommes parvenus à convertir la CFDT, en avance dans sa réflexion par rapport à d’autres syndicats.
    – Voyant qu’il y avait encore des verrous, j’ai réussi à me faire nommer au Conseil Economique et Social. Le thème que nous défendions était un thème de rapport. La commission du travail était par chance dirigée par un CGT, Christian Larose, qui était incroyablement ouvert. La ministre était Martine Aubry. La loi est passée.
    Nous avons démarré par une désobéissance, puis nous avons eu la loi. C’est ce qu’il faut faire parfois, puisque par nature la loi consacre du passé. Comme nous ne sommes pas dans un pays qui favorise l’expérimentation, nous devons devancer les lois.
    C’est ce que j’ai appris au CJD qui dit que les discours, c’est bien beau, mais il faut expérimenter. Michel Crozier, qui était sociologue, disait que ceux qui parviennent à faire bouger le système, ce ne sont pas ceux qui sont au coeur du système. Il ne faut pas compter sur les enseignants pour faire bouger le système éducatif. Ce ne sont pas ceux qui sont totalement en dehors des systèmes non plus. Ce sont les « marginaux sécants » sur qui l’on peut compter pour faire changer le système. Les gens bien vus par le système mais qui par la pensée sont déjà en dehors. Ils proposent des innovations qui ne se voient pas mais s’avèrent efficaces.
    Un autre exemple. Michel Houdebine est un chef d’entreprise du Centre Bretagne qui faisait des choux farcis surgelés. Cette région n’est pas très visible, ne bénéficie pas des avantages de la mer. Il avait décidé de se réunir avec quelques autres chefs d’entreprises dans ce qu’on appellerait maintenant une coentreprise. Ils avaient du mal à faire venir des cadres parce qu’il n’y avait pas d’image culturelle. Ils ont donc créé le festival des vieilles charrues à Carhaix. Maintenant, il y a des hôtels, des restaurants, une vie économique importante. Voyant qu’il y avait des décisions qu’il n’obtenait pas des pouvoirs publics, Houdebine est devenu maire de Noyal Pontivy, puis conseiller générale. Il a fait de l’entrisme. C’est une stratégie un peu différente mais qui permet de faire de la contagion positive pour transformer les systèmes. On s’aperçoit que plus on monte dans le système, plus c’est verrouillé en raison d’une suffisance de diplômes, d’une suffisance de mandarins. Malgré cet état de fait, nous avons la possibilité de faire bouger les choses. Comme disait Alphonse Allais « Plus ça ira, moins on connaîtra de personnes qui ont connu Napoléon.»

     

    J’aimerais que nous évoquions le problème de la presse et de la télévision. Comment peut-on tricher avec ces systèmes qui nous coupent la parole ?

    Le premier moyen, c’est de ne pas y aller, hormis sur des sujets précis. Et s’assurer de pouvoir discuter avec les interviewers. Avoir de l’audace. Je ne suis absolument pas « mélanchonien » mais hier, j’ai admiré Mélanchon sur Antenne 2, invité avec les principaux acteurs français des européennes. Il était venu avec une bouteille de rouge. Le journaliste s’est opposé en lui disant qu’il était interdit de présenter du vin à la télévision. Mélanchon ne s’est pas démonté, se fichant qu’on lui interdise quoi que ce soit. Le journaliste a laissé faire.
    Dans quelques rares émissions, comme celle de Calvi, on a le droit de parler. Malheureusement dans la plupart, on ne peut pas développer une pensée. On n’a pas le temps de penser dans les médias, on agit ou l’on s’exprime sous l’effet de l’émotion.
    Pour servir à quelque chose au niveau des médias, il faut disposer d’images qui vont court-circuiter le cours de la pensée. Dans mon livre « Le big bang des organisations », écrit en 1993, je parlais de la volonté de regarder toutes les organisations publiques et privées au crible de la pensée complexe qui est celle d’Edgar Morin. Descartes disait que face à un problème, il suffisait de le découper en tranches les plus fines possibles puis chercher une solution pour chaque tranche. La totalité du problème serait ainsi solutionné. Pascal, le premier penseur de la pensée complexe répondait que cette méthode pouvait s’appliquer à ce qui est inerte mais ce n’est pas vrai pour du vivant. Parce que ce qui est important dans le vivant, c’est la relation entre les parties et les relations des parties avec le tout. Nous avons fabriqué beaucoup d’ingénieurs et de gestionnaires de l’inerte. Mon bouquin visait à évaluer le fonctionnement de nos modèles d’organisation, de nos modes de management, avec les outils de la pensée complexe. Lorsque je suis allé, avec mon ami Edgar Morin, présenter mon livre aux médias, le journaliste a demandé à Edgar Morin de présenter la pensée complexe, en l’illustrant avec un maximum d’exemples, en 2 mn ! Heureusement, j’avais une petite image à proposer à ce journaliste. C’est la différence entre un Boeing et un plat de spaghettis. Un Boeing, c’est compliqué, ce n’est pas complexe. Si on me montre comment le démonter et le remonter, je peux y parvenir. Il relève de la pensée cartésienne. En revanche, si vous prenez des spaghettis avec une fourchette dans un plat, vous n’aurez sans doute jamais le même nombre de spaghettis sur votre fourchette. Et si vous quittez Milan pour le Sichuan et que vous y dégustez un plat de vers blancs, chacun de ceux-ci étant animé de sa propre autonomie, le calcul d’une fourchetée de vers est absolument impossible. Nous entrons là dans le complexe qui relève d’un autre mode d’approche.

     

    Vous avez beaucoup parlé d’éducation. Comment faire bouger le mammouth ? Comment faire évoluer les choses car la situation semble très bloquée ?

    S’inspirer d’initiatives qu’on trouve dans l’enseignement privé.
    En Vendée, vous avez la chance d’avoir de l’enseignement publique et de l’enseignement privé. Rien de mieux que la concurrence !
    Enseigner, c’est éduquer, ce n’est pas transmettre les modèles d’hier, c’est permettre à des jeunes de trouver leur voie, leur autonomie, leur altérité. Une école doit absolument se poser la question du sens. Pas question d’imposer un sens mais amener les jeunes à s’interroger. Ce qui n’est pas l’apanage des écoles privées. Il y a aujourd’hui des écoles publiques qui ont cette dimension vis-à-vis des jeunes. Après, il y a bien sûr les connaissances, mais on les apprend d’autant mieux qu’on sait pourquoi on les apprend. Lors des dernières JMJ, le pape a dit « La vérité, c’est de la chercher. » Un système éducatif va bien sûr porter des connaissances mais il va aussi préparer des filles et des garçons qui vont toute leur vie chercher leur vérité. Et ce sens ne peut passer que par les autres. L’école sert d’amorce à cette quête de sens. On traduit cette démarche en programmes, ce qui est extrêmement maladroit. Autre erreur monumentale, le collège unique, qui est le système le plus inégalitaire puisqu’un jeune qui arrive dans le système éducatif est différent des autres. Appliquer un programme unique à des individus, par essence tous différents, génère par construction, l’inégalité suprême. Il y a ceux qui suivent et ceux qui ne suivent pas.
    Certains profs prennent l’initiative, sans se faire prendre, de faire l’école inversée. L’un d’entre eux raconte que ses élèves regardent d’abord son cours sur une vidéo de 4 à 6 mn. Chez eux ou à l’école, à leur rythme. Ensuite ils complètent un formulaire de 5 questions visant à savoir ce qu’ils ont compris ou pas compris, et retenu de la leçon. Sans l’aide des parents pour ne pas accroître les inégalités sociales. Le lendemain, les enfants sont réunis dans différents ateliers selon leurs besoins et ainsi progressent.
    Quand j’ai vu Hamon arriver comme ministre de l’éducation, j’étais inquiet alors que c’est formidable par rapport à Peillon, il n’y connaît rien ! Le premier était un agrégé, alors il a continué le système. Rien de pire que de mettre à la tête du ministère de la défense un général ! De même, un politique ne doit surtout pas être ligoté par les gens de l’intérieur.
    Je suis confiant mais il faudra bien 5, peut-être 10 ans pour que les choses se fassent. Je rappelle que nous sommes parents ou grands-parents et que nous avons tous un rôle à jouer. Nous avons tous des responsabilités citoyennes pour accompagner le changement.

     

    Souvent, le mot autiste désigne des personnes qui voient et n’écoutent pas. Ma fille me parlait l’autre jour d’une rencontre qu’elle avait eu avec son staff. Un responsable avait à plusieurs reprises utilisé cette expression « j’ai compris, je ne suis pas autiste ». Il se trouve que ma fille a un fils autiste. Quand on voit à quel point celui-ci déploie des efforts pour essayer de communiquer avec notre monde, je pense qu’il faut faire attention aux prédicats qu’on utilise.

    La communication est un art difficile et quand elle ne passe pas, c’est de la faute de l’émetteur. Donc c’est de ma faute. Vous avez tout à fait raison, c’est un mot que j’ôterai de mon vocabulaire. Merci de me l’avoir dit. Message reçu et intégré.

     

    Ces sujets vous tiennent à cœur depuis longtemps. N’avez-vous pas le sentiment de ne pas être écouté ? Pourquoi les solutions que vous préconisez ne trouvent pas d’écho ?

    Mais non, ça bouge !
    Je vous cite une phrase de Francis Maire qui a été ministre et qui est président du conseil de surveillance de Safran. Il dit que durant des décennies, il a fichu en l’air une bonne partie des performances de ses entreprises parce qu’il n’a pas été sensible au « travailler ensemble ».
    Travailler ensemble est un levier extraordinaire, c’est ce qui mène à la performance.

    Les choses vont doucement, c’est sûr, mais les entreprises d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec celles que j’ai connues en 1962 lorsque j’ai commencé à travailler. Personne ne s’écoutait. On avait des affrontements de techniciens. On assiste à une mutation assez considérable. Notre pays bouge, la France apprend. C’est pour ça qu’il est dommage qu’elle soit obnubilée par des peurs et des idées reçues.
    Mes deux soucis sont les suivants :
    – va-t-on être capables de faire exploser la machine à trier. On fabrique des prétentieux. J’ai été prof à HEC et à l’ENA. On leur dit qu’ils sont l’élite de la nation. Ces écoles fabriquent des gens qui se prennent pour leur cube ! Je me suis battu longtemps avec d’autres pour faire supprimer le classement de sortie de l’ENA. On n’a pas réussi. Cet ordre justifie les nominations, de la plus haute à la moins prestigieuse puisque le dernier, nommé administrateur des parcs et jardins de la ville de Paris, compte les pigeons… Ce classement fabrique des petits crocodiles de 23 ans incapables de travailler ensemble, méprisants, les moins capables de diriger la nation.
    – Nous ne mettons pas en place le système éducatif qui nous permettrait de vivre avec les minorités présentes en France. Nous voulons absolument les mettre dans le même moule et nous n’arrivons pas. C’est de la nitroglycérine sous les pieds de la république. En septembre 2013, le Conseil d’Analyse Economique nous donnait un chiffre impressionnant : 1 800 000 jeunes de 16 à 29 ans ne sont ni en formation, ni dans le système éducatif, ni dans l’emploi. La moitié d’entre eux, soit 900 000 jeunes, sont, selon les mots des économistes qui ont mené l’étude, « à la dérive ». Moi qui suis voileux, je peux vous dire que dans la cale d’un bateau se constitue ce qu’on appelle une carène liquide. Celle-ci fait du ballant qui peut mettre tout le monde à l’eau avec un tout petit coup de vent… Cette carène liquide de 900 000 jeunes en voit 140 000 de plus arriver tous les ans. C’est un problème de fond gravissime. Beaucoup d’entre eux s’expriment avec un français réduit, on ne peut pas leur en vouloir, dans des familles parfois elles-mêmes à la dérive. Nous ne nous bousculons pas pour les recruter. Que faire ?
    Vous voyez que les deux principaux soucis sont les deux extrémités de la pyramide. L’Etat et les responsables politiques ne sont pas responsables de ça. Nous le sommes tous.

     

    Vous avez été consultant, vous avez écrit beaucoup de livres, vous avez fait changer beaucoup de choses en expliquant qu’il fallait mettre l’homme au centre des entreprises. J’ai observé qu’on pouvait mettre en place un cercle vertueux dans plusieurs organisations auxquelles j’ai participé, et assisté à des réussites extraordinaires.
    La mondialisation existe. J’ai donc assisté à des rachats par des sociétés et des fonds de pension qui ne voient qu’à court terme. En moins d’un an, des dynamiques formidables peuvent être détruites et la confiance qui avait mis des années à s’instaurer, est perdue. Comment peut-on lutter contre ça ?

    C’est très difficile. Il y a eu depuis 15 ans une mutation du capitalisme qui a été l’éruption des capitaux nomades, qui viennent s’investir à seule fin de rentabilité à très court terme. Plus de 50% des capitaux des entreprises du CAC 40 sont possédés avec des fonds de ce genre. C’est un peu de notre faute. En France, on n’a pas voulu faire des fonds de pension, on a privilégié la retraite par répartition, ce qui a des avantages, mais quand on a voulu privatiser des grandes entreprises qui avait été nationalisées, on s’est tourné vers le reste du monde parce qu’on n’avait pas les disponibilités capitalistiques nécessaires. Or ces capitaux fabriquent du court terme. On veut du retour de 10 à 15% sur l’année, et donc toute la chaîne de sous-traitance est soumise à une réduction des prix.
    Il s’agit d’un capitalisme qui n’a rien de créatif comme l’aurait voulu Adam Smith, mais un capitalisme assassin. C’est un problème structurel qui constitue ma 3° peur… Là encore, nous en somme responsables puisque nous avons laissé croire que la seule façon de faire des retraites était la retraite par répartition. La retraite par capitalisation aurait permis de donner naissance à de grands éléments constitutifs de capitaux gérés en France. Une grande partie du capital vient d’ailleurs.
    Pour répondre à votre question, on devrait faire passer aux élèves de nos grandes écoles le message qu’un manager, malgré ces contraintes, doit pouvoir faire en sorte que les femmes et les hommes de l’organisation qu’on lui a confiée puissent être ensemble des gens intelligents et pas seulement des exécutants.
    Un autre bon moyen est de permettre à l’actionnariat familial de se transmettre.

    Compte-rendu réalisé par Laurence CRESPEL TAUDIERE
    www.semaphore.fr