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  • Dounia BOUZAR : ‘ »Quel Islam fabriquons-nous en France ? »

    Le 28 Mai 2018 - Catégorie : Les Rencontres du CERA

    82° rencontre du CERA du vendredi 2 février 2018

    Dounia BOUZAR  « Quel Islam fabriquons-nous en France ? » 

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    Dans sa vie, elle a claqué beaucoup de portes. Jamais discrètement. Plutôt avec fracas. Et parfois même avec panache. Chez elle, pêle-mêle, il y a de la gouaille, du défi, de l’entêtement, de l’arrogance, une soif de liberté, de l’habileté, du calcul aussi.

    Avec des racines maternelles corses et paternelles algéro-marocaines, elle est un peu mère Méditerranée, une matriarche qui a élevé seule ses trois filles, et que ses «anciens gosses», comme elle dit, de la Protection Judiciaire de la Jeunesse appellent toujours « Tata Dounia ».Dounia Bouzar est capable de brûler ses vaisseaux. Elle s’affiche aujourd’hui et travaille – d’autres diraient se compromet – avec Farid Benyettou qui fut le mentor des frères Kouachi. Avec lui, elle vient de signer un livre, intitulé Mon djihad, itinéraire d’un repenti. Elle l’a même embauché dans son cabinet de consultants, Bouzar Expertise.

    Accueil par Jean-Michel Mousset

    Madame Bouzar, nous saluons votre savoir académique associé à votre expérience forte du terrain. En 2005, le ministre de l’intérieur vous nomme au Conseil Français du Culte Musulman, en tant que personnalité qualifiée, afin de contribuer à construire les bases d’un Islam de France. Deux ans plus tard, vous démissionnez de cette instance car vous en refusez la politisation. En 2008, vous créez votre cabinet d’études et d’analyse que vous baptisez Cultes et cultures. En 2012, vous devenez expert auprès du Conseil de l’Europe sur la dimension religieuse du dialogue interculturel. En 2013, le Premier ministre vous nomme expert au sein de l’Observatoire national de la laïcité. En 2014, le ministre de l’intérieur vous mandate pour former les premières équipes de lutte contre la radicalisation et la prise en charge des mille premiers jeunes Français qui ont tenté de partir en Syrie. C’est ce qui vous fait connaître comme la spécialiste de la déradicalisation en France. Vous refusez le renouvellement de votre mandat en 2016 suite au débat sur la déchéance de nationalité. Aujourd’hui, vous travaillez pour le compte de la Commission européenne. Vous devez rendre prochainement le premier rapport scientifique sur les étapes de la radicalisation de 300 jeunes. Vous avez écrit une douzaine d’ouvrages pour aider à comprendre l’Islam au sein de la culture française. L’Académie des Sciences Morales et Politiques a primé deux de vos livres, Quelle éducation face au radicalisme religieux ? en 2006 chez Dunod et Laïcité mode d’emploi – 42 études de cas en 2012 chez Eyrolles. Votre livre Comment sortir de l’emprise jihadiste sorti en 2013 a été primé comme meilleur essai de l’année par le magazine L’Express. Depuis 2005, vous être auditrice auprès des Hautes Études de Défense Nationale, et Chevalier de l’Ordre des Palmes Académiques. Voilà un parcours tout à fait exceptionnel ! Madame Bouzar, nous sommes heureux de vous accueillir.

    Dounia Bouzar : Merci beaucoup pour votre accueil et l’intérêt que vous portez au sujet dont je suis venue vous entretenir. Ce n’est pas un sujet joyeux mais intéressant au niveau des méandres de l’humain. J’ai un peu requalifié notre sujet. Il y a quelques années, j’aurais volontiers parlé du thème « Quel Islam fabriquons-nous en France ? », mais aujourd’hui ce qui est important, c’est le djihadisme et les morts qu’il entraîne. Je ne me voyais pas vous parler du bel Islam alors qu’on est en plein trauma national. Nous devons parler des attentats avant de parler de l’Islam. Nous savons tous qu’à tout moment dans la rue quelqu’un peut surgir avec un couteau ou qu’une voiture peut nous renverser alors qu’on n’a rien fait, que nous sommes de simples civils qui passons dans la rue. Notre vie peut être mise en danger du seul fait de notre identité de Français. Faire comme si cette réalité n’existait pas ne me convient pas. Puisque vous avez la chance d’avoir en face de vous quelqu’un qui, à la demande du ministre de l’intérieur, a presque vécu avec des djihadistes pendant deux ans, qui a eu accès à leurs conversations, à leurs vidéos de recrutement, à l’évolution de leur nouveau système de recrutement depuis Al-Qaïda, autant vous en parler. Daech est un nouveau système de pensée, un nouveau moyen de transformer des jeunes en djihadistes, des jeunes qui parfois n’ont que 12 ans. J’ai décidé de vous transmettre ces secrets. Nous allons voir comment Daech utilise les failles de l’Islam actuel, qui doit remettre en question un certain nombre de choses. Je souhaite que vous soyez intelligemment outillé pour comprendre ce phénomène. La DGSI, qui dispose de ces mêmes propos et vidéos a pour mission de les détruire pour empêcher les jeunes de les regarder. De notre côté, nous les avons conservés pour étudier les étapes de la radicalisation. Je ne vais donc pas vous parler d’Islam mais d’un mouvement totalitaire, d’une conquête internationale qui a un projet d’extermination, un projet de purification interne de ceux qui ne pensent pas comme eux. Je vais vous montrer comment ils ont utilisé l’Islam pour mettre en forme ce projet.

    Je voudrais déjà partager avec vous le recul qu’on peut prendre par rapport à la France. Daech fait autorité sur des cultures aussi différentes que celles de la Chine, la Belgique, le Japon, la France, la Tunisie, le Maroc, et même l’Arabie Saoudite, bien que ces derniers soient déjà des radicaux à la base. Il n’y a pas que les jeunes Français qui ont été attirés par les sirènes de la haine prônée par ces recruteurs. Ne croyez pas que parmi ces derniers, nous ayons affaire à des petits délinquants, mais à des personnes qui ont un bac + 10, qui ont bien souvent suivi des études dans la communication et qui vont étudier la manière dont un discours de haine peut faire autorité dans les pays que je viens de nommer. Dans ces agences de communication spécialisées à l’intérieur de chaque pays et qui dépendent toutes de Daech, des personnes étudient les dysfonctionnements de chaque discours politique. Quelles ont été les promesses faites aux jeunes par chaque pays qui n’ont pas été tenues ? Quels ont été les décalages entre la théorie et la pratique des discours politiques ? Bien sûr chaque recruteur a grandi et parle la langue du pays dans lequel il est chargé de recruter. Concernant notre pays, les recruteurs s’appuient largement sur la manière dont est traitée la question de l’Islam de France, sur la question de la laïcité en France, sur la non application égalitaire qu’ils peuvent trouver, sur la représentation qu’ont certains jeunes de l’idée que la laïcité irait contre l’Islam. La gestion de la laïcité est mon cœur de métier. Je siège à l’Observatoire de la laïcité, et je vois bien qu’ils présentent celle-ci comme un système qui va contre la possibilité de croire, en en déformant la définition qui comme vous le savez, montre que l’on essaye d’instaurer un système législatif pour que chacun puisse avoir sa liberté de conscience sans imposer sa propre conviction à son voisin, et non une lutte contre la religion à proprement dit. Une fois que ces recruteurs ont analysé les dysfonctionnements de chaque pays, ils les traduisent dans des petits magazines distribués dans toutes les grandes capitales. Ils ont même des spécialistes dans le langage des signes pour embrigader les sourds afin qu’ils partent dans le djihad. Du temps d’Al-Qaïda, il n’y avait pas d’Internet. Al-Qaïda s’adressait plutôt à des Musulmans avec le projet de mettre en place un État théologique régi par la loi divine musulmane. Daech est beaucoup plus subtil que ça. Daech va asseoir son recrutement sur les ressorts intimes des jeunes, en essayant d’identifier à quel type de personnalité ils ont affaire, un peu comme des psychologues qui feraient une cartographie de l’état du jeune. Est-ce un jeune vulnérable ? Est-ce un jeune engagé dans la citoyenneté ? Est-ce un jeune qui a subi une agression ?  Est-ce un jeune qui ne croit pas dans l’espoir social ?  Est-ce un jeune qui a envie de venger ses frères de quelque chose qu’ils auraient subi ? Une fois ce diagnostic réalisé, ils vont faire croire au jeune que l’idéologie du projet d’État théocratique serait la réponse à ses difficultés. Voilà la grande différence qui existe entre Daech et Al-Qaïda, le nombre de personnes contactées. En France, 34 % des jeunes qui ont essayé de partir en Syrie ou en Irak n’étaient pas issus de familles musulmanes. Ces chiffres émanent de la police. Ils sont à mon sens un peu sous-estimés car ils considèrent que toute personne portant un nom maghrébin est forcément musulmane, alors que de nombreux jeunes qui sont partis sont issus de familles dont le nom était effectivement maghrébin mais qui étaient athées, voire maghrébins et catholiques. 16 % d’individus étaient mineurs. Des fillettes âgées d’à peine 12 ans ont essayé de partir mourir en Syrie. Une fois, deux fois, trois fois ! Ce comportement était assez énigmatique. Quand le ministère nous a mandatés, il ne comprenait pas comment des dizaines d’enfants pouvaient céder à ce message d’annonce de fin du monde jusqu’à souhaiter devenir meurtrier mais aussi victime bien évidemment puisque la mort est toujours à l’arrivée. Contrairement à Al-Qaïda, Daech dispose d’Internet. Ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas de réseau physique, mais celui- ci est doublé par Internet avec des forums, des mails, des vidéos, etc. Internet joue en faveur de l’instantané, ce qui permet d’être plus dans l’émotion, en alliant musique, images, des choses qui touchent ceux qui les consultent. Dans le radicalisme il y a toujours une notion d’immédiateté. « Que fais-tu là sur ton lit, bien installé ? Viens agir avec nous, maintenant, tout de suite ! Ne réfléchis pas !» Le jeune ne doit surtout pas réfléchir. Toucher des jeunes de divers horizons dans des pays différents, qui ne se fréquentent pas, qui ne se sont jamais vus, se rencontrent souvent pour la première fois le jour où ils réalisent leur attentat. Dans les groupes de déradicalisation que nous avons montés pour le ministère, les jeunes qui se fréquentaient sur Internet depuis deux ans, découvraient tout à coup le visage sans niqab de leurs interlocuteurs.  C’est vous dire à quel point la virtualité caractérise cet environnement. Je voudrais aussi souligner l’exaltation qui règne dans le groupe radicalisé. Toutes les idéologies de rupture sont basées sur cette exaltation. Des films comme Matrix, qui ont beaucoup marqué la génération du public visé sont largement utilisés pour inspirer la communication. Le jeune est ainsi pris à partie, « Choisis ton camp, regarde, écoute, et tu vas voir comment le vrai monde fonctionne, accéder à la vérité. Ou bien tu restes endormi comme ton père, comme ta mère, comme tes profs, comme tous ceux qui t’entourent ». Ils sont endoctrinés pour se révolter contre cette société qui les empêche d’agir. D’autres références de l’adolescence vont être utilisées, comme par exemple la trilogie du Seigneur des anneaux, en reprenant la symbolique d’une communauté qui va combattre le mauvais œil dans les deux tours. On y voit une analogie avec le 11 septembre. Puis apparaît le retour du roi, les djihadistes vont faire croire au retour de celui qui va sauver l’univers, on l’appelle le mahdi dans l’histoire musulmane, celui qui va combattre les forces du mal et régénérer le monde. Le film « 300 » va également être utilisé, dans lequel on s’aperçoit que ce n’est pas le nombre qui fait la force. Internet va aussi permettre d’utiliser des iconographies de jeux vidéo. Les recruteurs vont se substituer aux personnages de ces jeux pour faire passer le jeune de son monde de référence adolescent avec un jeu qu’il manie tous les jours, à un autre univers. Je rappelle que le jeune se sent en sécurité lorsqu’il est sur Internet parce qu’il est dans sa chambre, avec l’ours en peluche de son enfance pas loin. Sans discernement, il passe de liens en liens YouTube. Les spécialistes nous expliquent que les liens ne se succèdent évidemment pas par hasard mais vont renforcer le même angle. Le jeune fait donc l’objet d’une sorte de galvanisation dans un univers qui va rapidement le dépasser.

    Nos ennemis, Daesh et Al-Nosra, brandissent un drapeau sur lequel est inscrit « Il n’y a de dieu que Dieu », ce qui relie les musulmans aux autres monothéismes puisque l’Islam reprend l’Histoire à partir d’Abraham. Mohammed le Prophète les en distingue, marquant une rupture avec les autres religions monothéistes. Comme ces mouvements sont régulièrement recherchés, ils changent de noms, mais sur chaque nouveau drapeau apparaît la même formule. J’attire votre attention sur le fait que la mention « Il n’y a de dieu que Dieu et Mohammed est son prophète » fait partie des 5 piliers de l’Islam, puisqu’il suffit de réciter cette phrase pour devenir musulman. Il suffit donc de reconnaître que Mohammed a eu la révélation de Dieu pour devenir musulman. Ça s’appelle le principe du taourirt. Pour un musulman lambda, le fait qu’il n’y ait qu’un dieu signifie qu’on se réclame d’Abraham, qu’on reconnaît tous les prophètes depuis Abraham. On s’aligne donc sur les autres religions monothéistes. Ce qui nous amène au dialogue inter religieux. Ce qui permet au moins aux hommes d’épouser une femme juive ou chrétienne, celle-ci étant autorisée à poursuivre sa religion puisqu’elle appartient à la religion du Livre. Ces religions réunissent des gens qui croient à un seul dieu, en opposition aux polythéistes qui croient à plusieurs dieux. Ces derniers font de l’associationnisme. En arabe, on dit qu’ils font du shirk. C’est un terme important dont nous reparlerons. C’est ce que l’on fait quand on associe une autre divinité à Dieu. Le monothéisme est un point fondamental de l’Islam, qui mène au dialogue inter religieux pour un musulman lambda. C’est ce qui lui permet de manger de la viande. Parce que dans la philosophie musulmane, vous devez signifier à un animal que vous le tuez non pas par plaisir mais par besoin. C’est, sur le plan anthropologique, l’esprit de la viande halal, ou casher pour les juifs. Ce n’est pas la même chose à l’égard des religions qui ont plusieurs divinités car ce serait comme si le musulman acceptait de prendre la vie de l’animal sans demander l’autorisation divine.

    Nous sommes dans un projet de conquête mondiale, et non dans une petite guerre entre chiites et sunnites comme je l’ai déjà entendu. Le projet de Daech est d’imposer son interprétation de la loi divine au monde entier. C’est ce qu’il a imprimé sur ses pièces de monnaie. La première chose qu’il demande aux gens qui arrivent du monde entier, c’est de détruire leur passeport. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’étais en désaccord sur la loi de déchéance de nationalité. D’abord parce que 80 % des djihadistes français n’avaient pas deux nationalités. Ils étaient soit Français de souche, ou ils l’étaient depuis au moins 2 ou 3 générations. Ils avaient donc été socialisés en France. Je trouvais que cette loi était un miroir de Daech. J’avais davantage envie de les re territorialiser, de leur redonner une attache, où que ce soit d’ailleurs. L’esprit de Daech, c’est de leur dire « tu n’appartiens à aucun territoire, tu es supérieur au monde entier. Nous faisons partie du peuple supérieur. » L’esprit est donc de couper les jeunes qu’ils approchent de toute appartenance territoriale.

    Je vais essayer de vous prouver que les recruteurs de Daech recourent à des approches idéologiques avec l’Islam, mais aussi émotionnelles et relationnelles. Ils essayent d’absorber l’individu au sein du groupe. Ils s’emploient à remplacer la raison par la répétition en enlevant les repères affectifs, intellectuels et mémoriels. Ils s’emploient à mettre ceux qui les rejoignent en rupture à l’égard de toutes les personnes qui contribuaient à leur socialisation. Y compris les imams. Pour nous observateurs, un jeune qui s’arrête d’aller à la mosquée, c’est une alerte. Dans ce cas, on se dépêche de le mettre sur écoute téléphonique parce qu’il y a des risques pour qu’il tente de partir peu de temps après. Ce jeune considère que l’imam de sa mosquée est un vendu. Car s’il était un vrai musulman, il serait parti en Syrie. C’est une personne qui accepte du faire du shirk, de l’associationnisme, qui accepte de vivre dans une société où on lui fait miroiter plein de choses comme si Dieu les avait lui-même inventées. Daech essaye de leur faire croire qu’ils ont été choisis par Dieu, s’attache à les déshumaniser, rejeter tout ce qui fait d’eux des humains. Cette triple approche émotionnelle, relationnelle et idéologique est très perfectionnée. Elle explique aussi que ce sont principalement des personnes âgées de moins de 30 ans qui partent en Syrie. Daech profite du passage à l’âge adulte pour proposer un rite initiatique. Celui-ci a disparu de notre société. Le dernier était le service militaire. A ce titre, le jeune a besoin d’un groupe de pairs qui n’est plus sa famille, il a besoin d’émotions fortes pour se prouver qu’il est quelqu’un. En anthropologie, on sait bien que la symbolique du rite initiatique, c’est se dépasser soi-même dans l’épreuve, pour montrer qu’on est utile à la société. Pour dépasser la fraternité, la solidarité de sa propre famille. Pour devenir un humain dans une chaîne humaine. Daech fait illusion en faisant miroiter des émotions fortes et un idéal. Enfin, il va leur faire peur pour qu’ils s’éloignent de la société.

    Si l’on trace un schéma des étapes de l’embrigadement, la première chose que les recruteurs vont essayer de faire, c’est d’isoler le jeune de son environnement. Celui-ci va se couper de tout le monde. Ensuite, ils le détruisent. C’est le groupe qui va penser à la place du jeune. En troisième lieu, ils vont le faire adhérer à leur fameuse idéologie. Pour y parvenir, ils ajustent leur stratégie à chaque jeune. Ils différencient les hameçonnages. Chacun a sa vidéo, chacun a sa raison de partir. La quatrième étape relève de la déshumanisation de soi et des autres.

    Nous allons maintenant détailler ces étapes.

    Première étape : Pour isoler le jeune, les recruteurs utilisent largement la théorie du complot, pour placer le jeune dans un type de lecture paranoïaque. Par la suite, ils accentuent son sentiment de persécution, puis lui proposent des solutions dysfonctionnelles pour échapper à l’angoisse. Autrement dit, une fois qu’ils lui ont démontré que la société était corrompue, dégénérée, ils présentent le projet d’engagement dans ce qu’ils appellent le djihad comme LA solution. Cette approche anxiogène émotionnelle est fondamentale. Au lieu de leur dire que l’Islam se rapproche des autres religions dans sa dimension monothéiste, au lieu de leur montrer tout ce que nous avons en commun, ce que nous pouvons partager, ils vont faire tout le contraire. On observe une approche anxiogène théologique et une approche anxiogène d’un autre ordre à l’intention des jeunes qui ont grandi dans une famille athée. Il s’agissait d’environ 40 % des 1000 jeunes que nous avons suivis.

    Le premier discours consiste à dire au jeune que la société lui ment sur toutes sortes de sujets. Sur les médicaments vendus par des firmes alors qu’ils sont nocifs, sur des vaccins douteux, sur les hommes politiques qui sont tous corrompus, sur de grandes lignes de l’Histoire. Bref, les recruteurs leur disent qu’il ne faut pas faire confiance aux médias, tous achetés par des sociétés secrètes, qui achètent les gouvernements du monde entier pour conserver le pouvoir. On leur parle des francs-maçons, des Illuminati, etc. qui tiennent les gouvernements entre leurs mains comme des marionnettes. On leur dit que ces sociétés secrètes hébergées en Israël contrôlent toute la planète. Vous voyez à quel point planent des relents d’antisémitisme et règne un amalgame avec toutes les personnes de confession juive. Les jeunes en arrivent à la conclusion espérée que seul l’Islam est assez fort pour combattre les forces du mal présentées sous la forme de ces sociétés complotistes. Un bras de fer créé de toutes pièces apparaît donc. Les recruteurs affirment que ces société secrètes mettent de la gélatine de porc dans toute la cuisine industrialisée. Dans le pain, les croissants, les pains au chocolat, la crème chantilly, la limonade, etc. J’ai rencontré une petite juive qui ne voulait même plus manger de mayonnaise casher car elle me disait que le Mossad y avait caché du porc ! La question de l’alimentation est donc un bon indicateur d’alerte. Quand des parents nous disent que leur enfant qui adorait les BN au chocolat n’en mange plus depuis 6 mois, on peut se poser la question de savoir s’il n’a pas reçu une liste d’aliments distribuée par Daesh. C’est la même chose quand un enfant ne veut plus aller au restaurant ou s’il pose des questions sur tout ce qu’on lui propose. L’objectif recherché, c’est bien sûr de ne plus partager de repas. Le jeune est convaincu que Dieu va lui en vouloir s’il mange un aliment contenant du porc. Si le Bon Dieu lui en veut, Il ne va pas le garder comme élu possédant la vérité. Le jeune devient paranoïaque, il se dit qu’il va recommencer à se faire endormir par ses parents et ses proches. Il ne va plus regarder la télévision de peur qu’on ne lui adresse de cette manière des signes subliminaux. Il ne veut plus qu’on lui achète de vêtements de marque parce qu’on lui dit que Nike, c’est du polythéisme. On lui dit que c’est le gouvernement français qui a commandité l’attentat de Charlie Hebdo. Il existe toutes sortes d’approches anxiogènes, comme la question de l’enfer, qui existait dans le christianisme il y a bien longtemps, qui va terrifier le jeune. La peur infiltrée va permettre de tisser des liens de plus en plus serrés à l’intérieur du groupe radical et nourrir l’exaltation du groupe, à la base de la rupture. La description des tortures que vont subir les membres de la famille du jeune qui ne se comportent pas en vrais musulmans puisqu’ils acceptent de vivre dans une société qui ne respecte pas la loi divine, fait l’objet de milliers de vidéos. On fait miroiter au jeune qu’il pourra éventuellement intercéder pour sa famille non élue au moment du grand départ.

    L’approche anxiogène théologique ne se sert pas uniquement de la peur de l’enfer mais va utiliser des interprétations du Coran, en utilisant notamment ce fameux taourirt qui fait allusion à l’unicité de Dieu. Les recruteurs font croire au jeune que lorsqu’il apprécie un dessin ou une photo, c’est comme s’il mettait son auteur au même niveau que Dieu. C’est comme s’il associait l’artiste à Dieu. Il fait donc du shirk et ne se comporte pas comme un bon musulman. Il devient alors complice de tous les mécréants. Ils font la même chose avec la musique. Tous les musiciens, comme Vivaldi, Mozart, ou n’importe quel chanteur, pas forcément des rappeurs, sont concernés. Si le jeune entend de la musique, il ira directement en enfer parce qu’il aura mis le musicien au même niveau que Dieu. La mixité sera également interdite. Vous avez peut-être entendu parler du fameux principe du Al-Walaa wal-Baraa qui signifie « alliance et désaveu ». Les radicaux interdisent de fréquenter un chrétien ou un juif, à plus forte raison un athée, ou toute autre personne qui n’appartient pas au groupe radical, alors qu’il n’existe dans la religion musulmane qu’un petit hadith qui dit qu’on ne doit pas prendre les rituels des autres religions. Ce qui semble un peu logique. C’est comme si on demandait aux chrétiens de faire la prière comme les musulmans. Croire en Dieu reviendrait à se priver de musiques, d’images et de fréquentations d’autres personnes que celles du groupe. On verra progressivement que ce que veulent les djihadistes, c’est éradiquer tout ce qui fait d’eux des êtres humains. Parce qu’à la fin, c’est le groupe qui existe à la place du jeune qui devra bien sûr se sacrifier, mourir. Il ne doit donc plus sentir d’émotions, de sensations. Il ne doit plus aimer. Le lien humain est ressenti comme une faiblesse envers un dieu qui demande que ses disciples n’aiment que lui. Nous pouvons donc évaluer le danger que court un jeune à la manière dont il exprime ce qui fait de lui un humain.

    Je ne fais pas partie des personnes qui pensent qu’il faut attendre que se produise un acte violent pour intervenir. Il n’y a pas de passage à l’acte sans croyance extrême et paranoïaque. Si on ne détecte pas les premiers indicateurs d’alerte que je viens d’évoquer, on ne peut pas prévenir le moment où les choses vont basculer.

    Al-Qaïda donnait un droit de tuer à ceux qui fabriquaient ou collaboraient aux lois humaines, c’est-à-dire les gouvernements et ceux qui travaillaient à leur côté, les médias, la police, les ambassades. Sachez qu’à ce jour, aucun pays n’est musulman puisque à tout moment, ils utilisent des règles décrétées par les hommes. En regard d’Al-Qaïda, Daesh part du principe qu’il n’y a pas d’innocents, c’est le terme qu’ils emploient, que tout citoyen vivant dans un État hors de la Syrie et qui donne ses impôts à un gouvernement est complice, directement ou indirectement, d’un gouvernement qui fait des lois humaines. Partant de cette idée, tout citoyen peut être tué à chaque instant.

    Bien sûr les recruteurs ne vont pas s’adresser à n’importe quel jeune. Dans un rapport que nous allons rendre très prochainement à la Commission Européenne, on fait apparaître que sur les 1000 jeunes que nous avons suivis, 70 % des individus visés se sont sentis abandonnés dans leur petite enfance, 30 % ont subi un viol, 35 % ont été suivis pour une grosse dépression. Toutes classes sociales confondues, ils ont tous vécu une situation de vulnérabilité au moment où les recruteurs viennent les hameçonner sur Internet.

    Le discours va donc produire de l’anxiété, le discernement qui permet de faire la part des choses entre le vrai et le faux de tous ces messages étant inégal d’un individu à l’autre. Chaque jeune va recevoir d’une manière différente la proposition de partir.

    Ce qui importe pour les recruteurs, c’est de détacher le jeune de son environnement. N’imaginez pas que les jeunes visés ont des problèmes d’investissement scolaire. Certains qui avaient de très bonnes notes à l’école voient brutalement leur moyenne chuter. 10 % des jeunes qui sont tombés entre les mains de Daech étaient précoces, avec 140 et plus de Q.I. C’est terrifiant de constater que des jeunes bien intégrés scolairement, qui avaient un avenir prometteur, sont convaincus par Daech. Dans le même ordre d’idée, le jeune se met en rupture avec toutes ses activités de loisirs puisque, comme vous l’avez compris, le football et tous les autres sports, c’est du shirk. Tous les professeurs et animateurs sont réputés être payés pour empêcher les jeunes dont ils s’occupent de voir le monde en face.

    Évidemment tous les jeunes en rupture, tous ceux qui coupent avec leur famille ne sont pas embrigadés par Daech, mais je ne connais pas de jeunes qui soient partis en Syrie qui n’aient pas été en rupture brutale avec sa famille, ses amis, ses professeurs, etc.

    Les recruteurs travaillent beaucoup sur la question de la famille. Daech laisse planer l’idée que le diable va s’immiscer entre le jeune et sa mère. Celle-ci empêchant son enfant de mener le djihad.

    La dissimulation est un autre aspect de la question. Les recruteurs ont appris aux jeunes à cacher leur engagement en les incitant à ne surtout pas montrer leur foi, en mangeant du jambon, en portant des chemisiers transparents et des mini-jupes. Les indicateurs qui suivent les gens qui vont à la mosquée sont contre-productifs, la mise en œuvre de ces fichiers fatigue la police pour rien. Je ne connais pas un seul djihadiste qui affiche sa radicalité. Tous ceux qui deviennent dangereux effacent les traces de leur religiosité. Ils fréquentent les prostitués, comme ceux du 11 septembre, ou vont dans des clubs échangistes comme ceux d’Orlando. Mettre en fiches S des Musulmans qui pratiquent leur Islam, c’est jouer le jeu de Daech. Plus il y a une injustice ou de la discrimination sur l’appréhension de la radicalité, plus ça vient certifier, plus ça donne de l’autorité au discours de Daech. Nous devons veiller à ce que le discours politique et médiatique ne soit pas contre-productif. Nous l’avons observé avec nos jeunes. Dès qu’une injustice est posée, les jeunes sont convaincus de la supériorité de Daech et du fait qu’on cherche à les maltraiter.

    Une fois que les recruteurs sont parvenus à désocialiser le jeune, ils cherchent à le déstructurer. On passe là à la seconde étape. On demande au jeune de porter des vêtements qui détruisent l’individualité, façon de resserrer les liens au sein du groupe. Pour finaliser la rupture, on va détruire les souvenirs. Daech va tout faire pour conduire les jeunes à penser qu’ils sont tous identiques à l’intérieur du groupe. On mettait des mois et des mois à convaincre les jeunes filles d’ôter leur niqab. Elles nous disaient à quel point elles se sentaient rassurées de rencontrer d’autres jeunes niqabées, d’autres élues. Les jeunes filles qui portaient juste des foulards étaient considérées comme des mécréantes. La question de la destruction des contours identitaires est très importante. Daech part de l’idée que plus vous êtes civilisés, plus il faut défaire les contours identitaires, ne pas être un individu mais un membre du groupe. Les jeunes nous disaient qu’ils se sentaient invincibles, inattaquables, protégés de la mort tant ils étaient unis les uns aux autres. Plus rien ne leur faisait peur puisqu’ils se sentaient presque au même niveau que Dieu.

    Par ailleurs, on remplace le raisonnement par la répétition. « Repousse la pensée car si tu ne le fais pas, elle deviendra une idée, et l’idée se transformera inévitablement en désir ». On entre là dans la peur des sensations, dans la peur du corps. Ce n’est pas l’Islam qui les empêche de raisonner puisque, au contraire les musulmans sont appelés à réfléchir sur de très nombreuses questions. C’est le procédé d’embrigadement qui exige ce renoncement qui correspond à une sorte d’hypnose, d’anesthésie. Avec les parents, nous travaillions un peu comme des thérapeutes, pour faire remonter des souvenirs de petite enfance, pour que le jeune se reconnecte à son corps. On appelait ça la méthode de la madeleine de Proust. Ça fonctionnait très bien. Entendre une chanson qu’on aimait dans son enfance peut briser, même l’espace d’un instant, l’armature mise en place par Daech, et permettre de retisser un lien, même fugace, avec un proche. On peut alors peut-être essayer une nouvelle stratégie.

    La troisième étape concerne les raisons qui pourraient motiver le jeune à partir. Arrive un moment où il va falloir tout quitter, prendre un aller sans retour. Qu’est-ce que Daech va pouvoir proposer pour convaincre le jeune de faire le pas ? Les recruteurs cherchent à identifier quel aurait été son idéal, ce que le jeune aurait aimé devenir, et y adapter leur discours. Ils sont très forts à cet exercice. Ils vont d’abord valoriser un discours fédérateur qui passe par la supériorité du groupe élu. On y retrouve les ressorts du discours nazi puisqu’ils évoquent l’idée que leur communauté est la plus pure, que cette pureté passera par la mort de ceux qui n’ont pas atteint la vérité. La couleur blanche est utilisée comme métaphore de la pureté. C’est la raison pour laquelle ils utilisent largement l’image de la mer et de son écume.

    Pour chaque jeune, un motif différent est utilisé. Pour le jeune qui croit à la république, pour le jeune altruiste, etc. ils proposent des vidéos différentes qui laissent penser que l’engagement dans le djihad permet de devenir quelqu’un. Le premier motif d’engagement que je trouve pour ma part le plus douloureux, ce sont les jeunes qui ont cru dans la devise républicaine, à qui les djihadistes font miroiter que la devise de la république ne sera possible qu’avec la loi divine. C’est-à-dire qu’une vraie solidarité, une vraie fraternité et une vraie égalité ne peuvent émerger que portées par la loi divine. Les vidéos de propagande sont très violentes. C’est le mythe de Daeshland : « faire sa Hijra » est la raison explicite évoquée par les jeunes une fois que leur processus cognitif est transformé, mais avant (pendant le processus de radicalisation) et après (pendant le processus de dé-radicalisation), ils expliquent avoir rêvé d’un monde utopique de solidarité et de fraternité. Beaucoup de jeunes couples sont partis avec leurs enfants pour une destination rêvée où tout le monde est heureux, où l’on partage tout, où les enfants handicapés sont les bienvenus, où tout est gratuit, où l’on n’a pas besoin de travailler, etc. Évidemment, seuls ceux qui font allégeance en bénéficient. Les autres sont tués.

    Le deuxième motif d’engagement consiste à leur faire croire qu’ils vont partir faire de l’humanitaire. Les recruteurs vont chercher des jeunes qui ont fait partie d’une ONG, ou qui veulent être assistante sociale, ou infirmier. Ils les repèrent avec des mots clés et leur envoient des vidéos avec l’objectif de les culpabiliser. De nombreux enfants de familles chrétiennes et musulmanes pratiquantes ainsi appelés sont partis avec la certitude qu’ils allaient pouvoir remplir des missions humanitaires. Notamment pour sauver les enfants gazés par Bachar el-Assad.

    Le troisième motif d’engagement est la promesse d’un mari protecteur. Les jeunes filles concernées recherchent une protection car elles se sentent très vulnérables, psychiquement et physiquement, selon leur histoire. 90 % des jeunes femmes hameçonnées de cette manière ont subi un abus sexuel non traité. On leur fait miroiter que le niqab est le seul moyen d’avoir une enveloppe corporelle qui oblige l’homme à vous respecter. Le travail de reconstruction consiste à leur apprendre qu’elles peuvent être respectées autrement dans leur dignité. Il faut compter entre 6 et 8 mois pour enlever le niqab, passer à l’hidjab puis au foulard. Si vous ne parvenez pas à trouver ce qu’ils ont fait miroiter au jeune, vous ne pouvez pas lui faire faire le deuil de l’utopie qui lui a été vendue.

    Il y a aussi le mythe du sauveur. Ce quatrième motif est d’ordre plus religieux. Le jeune concerné est prêt à mourir parce qu’il pense que c’est bientôt la fin du monde et qu’il veut intercéder en faveur de sa famille qu’il aime. Les vidéos qu’on lui envoie, bien sûr anxiogènes, lui démontrent clairement qu’il sera seul au jour du jugement dernier, que sa famille qui n’est pas élue va subir les pires choses. En mourant pour la cause, le jeune pourra s’adresser à Dieu et défendre le sort de sa famille. Certaines vidéos précisent même que le jeunes pourra ainsi sauver jusqu’à 70 personnes de son entourage.

    La cinquième manière de faire basculer un jeune consiste à lui faire croire qu’il va marquer l’Histoire en vengeant les plus faibles. L’iconographie de ces messages est chevaleresque.

    Vous connaissez par cœur les profils qui s’inscrivent dans le sixième motif d’engagement. Ce sont des jeunes qui passent souvent à l’acte, des délinquants, toxicomanes, qui n’ont pas intériorisé la loi, les limites, avec un père éventuellement déchu. Il se servent de l’Islam pour prendre la place de Dieu en distribuant la vie ou la mort. On aborde ici le thème de la toute-puissance.

    Un autre motif d’engagement est très spécifique. Daech est parvenu à faire basculer des homosexuels refoulés dans le djihadisme. On leur a fait croire que s’ils adhéraient à la vision du monde du vrai Islam, leur corps pourrait se transformer en forteresse, contenir leur pulsion homosexuelle et ainsi combattre le diable. On leur fait absorber les rituels de manière un peu obsessionnelle de manière à se purifier. Il s’avère que ce sont les plus dangereux car malgré l’idéologie et le discours, les pulsions sexuelles sont encore présentes. Daech leur démontre que malgré tous leurs efforts, ils ne parviennent pas à s’en débarrasser, mais qu’ils disposent heureusement d’un autre moyen d’accéder au paradis, en tuant un mécréant. En prime, en mourant ils redeviendront hétérosexuels et seront accueillis par des femmes et des éphèbes qui leur serviront du vin à volonté. Des vidéos de martyres succèdent à des vidéos pornographiques dans ce sens. Au lieu de se battre contre leurs pulsions, il leur est offert de commettre un acte pour la cause qui les sauvera.

    Le huitième motif est le suicide licite qui s’adresse à des jeunes dépressifs à qui Daech offre ce que les psychologues appellent un scénario. Les djihadistes ont évidemment repéré qu’il était plus facile de faire passer à l’acte quelqu’un qui a envie de mourir qu’une personne qui va bien !

    La quatrième et dernière étape est celle de la déshumanisation. On s’attaque alors aux sentiments humains qui résistent chez la personne. On va l’habituer à des images de meurtres et de tortures pour qu’il y ait transgression psychique. Tout humain s’émeut devant la mort. Cette réaction doit disparaître. Je voudrais insister sur la course contre la montre qui a parfois lieu pour éviter que le jeune ne commette un premier meurtre. Car une fois que le jeune a tué, les choses changent, au niveau émotionnel, psychologique et neurologique. Daech impacte les gens quant à leurs repères individuels certes mais aussi civilisationnels. La chanson « Nous gagnerons parce que nous aimons la mort plus que vous aimez la vie » reprise par tous les djihadistes en fin de processus, est fondamentale. Elle signifie qu’il arrive un moment où le jeune qui va commettre un meurtre est tellement persuadé que sa vie est dans l’au-delà, que le paradis l’attend, qu’il veut mourir. Cette conviction l’envahit entièrement. Le daechisé perçoit le lien humain comme une faiblesse et comme une entrave à la relation avec Dieu. Daech a repris la déshumanisation des nazis. C’est-à-dire qu’ils enlèvent son aspect humain à la personne qu’ils veulent éliminer pour éviter tout émergence de sentiment quand on la tue. On lui change son apparence pour qu’il ne soit plus le semblable de son meurtrier. Daech coupe les gens en morceaux comme les nazis brûlaient les juifs. Tuer comme on taperait dans une pierre, sans culpabilité, est une manière de transgresser les freins psychiques. Nous avons pu récupérer les jeunes que nous suivions à la frontière mais d’autres ont malheureusement été plus loin.

     

     

    *********************  Extraits du débat :

    Pouvez-vous nous donner une idée du bilan de la situation aujourd’hui ? Comment les choses progressent ou régressent-elles ?

    Tout dépend des perspectives que l’on choisit. La guerre militaire est clairement gagnée par notre coalition. Daech n’a plus aucun territoire et plus autant d’argent. Ce sont les puits de pétrole qui avaient orienté leur progression géographique. Ils avaient même réussi à vendre du pétrole à l’Occident !

    Mais ce n’est pas qu’une guerre militaire. C’est aussi une guerre de civilisation avec un projet d’extermination. Dans ces conditions, ça ne me rassure pas qu’ils n’aient plus de territoire, parce qu’ils sont évidemment en train de se réorganiser pour trouver un autre pays faible de manière à y installer leur base. En attendant, ils ont demandé à toutes leurs recrues de se tapir dans l’ombre dans de nombreux pays. Vont-ils un peu ralentir leurs exactions durant cette réorganisation ou modifier leur mode d’agression ? C’est difficile à dire. On observe depuis peu des passages à l’acte isolés émanant de jeunes sur lesquels l’idéologie a un impact très rapide. Ils aspirent tant au paradis qu’on leur fait miroiter qu’ils peuvent passer à l’acte sans connaître d’autres djihadistes, ou bien juste via des vidéos. Ce qui est certain, c’est que si le gouvernement ne s’occupe pas de l’idéologie, s’il ne se préoccupe pas de faire la différence entre cette idéologie et l’Islam, ça va repartir sous une forme ou une autre, et nous aurons de nouveaux morts à déplorer, puisque vous avez bien compris qu’il s’agit d’un projet mortifère. Nous ne faisons pas d’islamophobie lorsque nous parlons de cette manière. Je pense que s’il existait un projet d’extermination de chrétiens aujourd’hui, personne ne serait choqué d’entendre que la religion chrétienne servirait de prétexte à un projet totalitaire de destruction. Je fais partie des gens qui pensent qu’il faut absolument nommer les choses pour bien comprendre ce qui se passe. Quand je parle de Daech, je ne me sens absolument pas stigmatisée en tant que musulmane ! Je me sens totalement libre de dénoncer tout ce que Daech fait même si ça me fait mal au cœur parce qu’il s’agit de ma religion. Je pense que les gouvernements, qu’ils soient de droite ou de gauche, ont du mal à parler des dysfonctionnements en lien avec l’Islam, de peur de faire des amalgames. Finalement ce sont eux qui en produisent de peur de dénoncer ces phénomènes. C’est vrai également sur le plan individuel. Nous sommes confrontés à des juges qui ne condamnent pas des comportements qui paraîtraient pathologiques chez des chrétiens, au nom de la liberté de religion. Comme un papa qui interdirait à son enfant d’aller jouer dans un bac à sable avec des enfants impurs, ou qui brûlerait le drap de son enfant sur lequel un lapin est dessiné, ou qui arracherait la photo de la carte d’identité de sa femme pour ne pas faire d’associationnisme !  Comment voulez-vous dans ces conditions que les acteurs sociaux se fassent une idée claire des situations qu’ils croisent ? De la même manière, dire des musulmans qui ne mettent pas de bombes qu’ils sont modérés est une curieuse manière de nommer les choses ! Dans l’opinion publique, on entend fréquemment qu’être musulman, c’est mettre des bombes. Nous devons absolument dénoncer ces gens-là comme on dénoncerait des chrétiens qui exerceraient de nouveau l’Inquisition. Je trouve que ce malaise dessert la France. Des centaines d’adolescents auraient été sauvés si des parents, des éducateurs, des professeurs avaient été un peu outillés pour repérer des comportements « alertants ».

    Vous avez dit que vous aviez « récupéré » des djihadistes qui n’avaient ni tué ni torturé. Mais concernant les autres, ceux qui sont passé à l’acte. Le gouvernement français n’a pas l’air d’être très pressé de les faire rentrer. Quel est votre point de vue par rapport à cette question ?

    Partant du principe que Daech détruit également nos repères civilisationnels, je pense très important de ne pas oublier qui nous sommes. La culture humaniste et chrétienne de la France ne nous positionne pas sur le même registre que Daech. Nous avons des tribunaux qui tiennent compte de la dimension affective. Là-bas, les tribunaux vont avoir recours à la peine de mort sans discernement. Nous allons assister à des jugements massifs. Nous recevons aujourd’hui des appels de familles en pleurs qui nous demandent de les aider pour que leurs enfants soient jugés en France. Même si les peines leur paraissent lourdes, leurs enfants resteront en vie.

    Nous devons absolument rester attachés à nos valeurs. Je ne vois pas pourquoi, sous prétexte que nous avons affaire à des terroristes, nous deviendrions un peuple sans foi ni loi. En arabe, on dit « On ne va pas se laisser cracher dans la bouche ». Cette expression triviale signifie que nous n’allons pas nous mettre en miroir d’eux.

    Le problème avec les djihadistes, c’est qu’ils meurent lorsqu’ils commettent des attentats. Tous ceux qui ont tué sont morts. C’est la raison pour laquelle je dis que la France est en état de trauma national. Les jugements que nous avons à exercer sont très difficiles, avec une forte connotation affective, une espèce de vindicte populaire. On veut la mort de celui qui est resté vivant, même s’il a été embrigadé 10 ans auparavant. Le climat que nous connaissons actuellement ressemble à l’ambiance d’avant-guerre, quand tout était blanc ou noir. Celui que nous appelons « repenti », qui a fait le deuil de cette utopie et vient donner des informations à la police n’est pas tout à fait blanc puisque c’est à cause de lui qu’il y a eu des morts, qu’il a peut-être embrigadé des gens. Il n’est pas tout à fait noir non plus puisqu’il est prêt à sauver des vies maintenant. Nous avons du mal avec le gris aujourd’hui ! Les jugements sont donc difficiles. Le gouvernement n’est pas le seul concerné, nous sommes tous traumatisés. Je travaille à Nice actuellement. Il n’y a pas un Niçois qui n’a pas un mort autour de lui. Les gens éprouvent le besoin pour trouver l’état de résilience et continuer à croire en leur pays, de trouver des coupables. C’est très compliqué cette situation où les terroristes meurent en tuant !

    Vous disiez ne pas faire d’islamophobie, quels mots vous aimeriez voir passer dans le langage courant pour bien différencier la religion musulmane des extrémismes islamistes ?

    Vous pouvez utiliser celui que vous voulez pour désigner ceux qui dysfonctionnent. Islamistes, terroristes, extrémistes, radicaux, radicalisés, daechisés. En revanche, pour désigner les autres, on peut parler de musulmans normaux. Je préfère ce terme à celui de « modérés ». Tous les musulmans normaux vivent comme une grande violence qu’on dise d’eux qu’ils sont « modérés ». Ils ne se sentent pas « modérément » musulman. Je me sens pour ma part fondamentalement musulmane en étant ce que je suis. Même si je pense que le mélange avec d’autres religions est une bonne chose, qui nous enrichit. Utiliser le terme exclusif de musulman signifierait que notre religion serait incompatible par définition. L’Islam sera ce que les hommes en font. Il est évident que c’est bien l’humain qui va construire quelque chose de l’Islam, comme les chrétiens ou les juifs ont affiné la compréhension qu’ils avaient de leur religion. Parler de musulmans « modérés », c’est comme si on nous assignait une définition de l’Islam où il ne faudrait ne pas être trop musulman pour ne pas être dangereux.

    Si nous voulons préciser un peu notre propos, les islamistes ne sont pas tous terroristes. Les salafistes, les djihadistes et les islamistes croient tous en la suprématie de la loi divine. La différence, c’est qu’en France, nous avons un mouvement d’islamistes qui a évolué. Ils ont décidé que la loi divine était compatible avec la loi humaine et la démocratie. Qu’il n’y avait pas tant de différences que ça. Ce sont des personnes un peu instruites qui pensent que les lois humaines s’étaient inspirées des religions, que les interdits primordiaux se retrouvent dans les trois religions monothéistes. Ils continuent à dire que les lois divines sont importantes mais ils ont l’impression quand ils votent en France et s’investissent en tant que citoyens que ça fait partie de leur devoir de musulmans. C’est complètement différent de l’état d’esprit des salafistes qui refusent de voter pour des mécréants qui font du shirk ou d’un djihadiste qui dit non seulement qu’il ne faut pas voter pour des mécréants qui font du shirk mais qu’il faut en plus imposer la loi divine. Vous voyez qu’il apparaît trois postures différentes au sein de la même croyance. Ce dont les médias ne tiennent souvent pas compte.

    Quand on parle d’islamophobie, quand on essaye de nommer clairement ce qui se passe, ne croyez-vous pas qu’une partie de la communauté musulmane s’insurge de ce qui peut être dit ? Quelle est vraiment la position de cette communauté par rapport à tout ce qui se passe ?

    Je vous réponds que la communauté musulmane n’existe que dans le discours des médias. Il n’y a pas de communauté musulmane. Il y a des musulmans très différents les uns des autres. Vous connaissez l’adage « Ils se sont mis d’accord pour n’être jamais d’accord ». Entre les Tunisiens, les Algériens, les Marocains, pas un ne pense la même chose. Quand ils ont voulu élire des représentants dans le cadre du Conseil Français du Culte Musulman, les choses ont été très difficiles car tous les musulmans de France ne se sentaient pas correctement représentés. Les générations apportent également une différenciation. Les enfants reprochent souvent à leurs parents d’avoir rasé les murs, d’avoir eu honte de leur Islam parce qu’ils étaient analphabètes à l’époque. Il y a des enfants qui ont voulu valoriser leur Islam en disant qu’ils étaient fiers d’être à la fois Français et musulmans. Ils ont voulu élargir les interprétations. Je pense notamment à des mouvements de filles très féministes qui s’étaient réapproprié l’Islam en reprochant à leurs parents de vouloir les marier, de leur refuser de faire des études, de leur demander de faire le lit de leurs frères par tradition, etc. Elles disaient qu’elles voulaient un bac +8 en se référant à la femme du Prophète plus âgée que lui et qui était sa patronne. Elles voulaient jouer un rôle en tant que citoyenne, être indépendante, avoir leur carnet de chèques. Il y a aussi eu tout une frange achetée par l’Arabie Saoudite, complètement à l’envers de ce que je viens de décrire.

    A ce sujet et pour reprendre le titre de la conférence « Quel Islam fabriquons-nous en France ? », pourquoi a-t-on laissé entrer en France des Salafistes par dizaines qui arrivaient d’Arabie Saoudite avec leurs quatre femmes ? Parce qu’ils avaient de l’argent, parce qu’on faisait du commerce d’armes et d’avions. Sachez tout de même que ces salafistes et Daech, c’est la même chose ! Combien de temps les femmes d’Arabie Saoudite ont dû se battre pour pouvoir conduire ? Ces gens-là sont accueillis à bras ouverts avec le niqab dans les bijouteries des Champs-Élysées ! Le salafisme a envahi la France mais aussi l’Angleterre et d’autres pays d’Europe. Les salafistes ont redéfini l’Islam. A cause d’eux les musulmans lambda pensent qu’ils ne peuvent pas fêter Noël, alors qu’il s’agit d’une fête traditionnelle qui nous relie en tant que Français. Même si nous ne pensons pas que Jésus est fils de Dieu, on aime Noël ! Nous avons fait rentrer les salafistes parce qu’ils rapportent de l’argent et qu’ils ne votent pas puisqu’il est interdit de voter pour un mécréant ! Ils ne commettent donc aucune subversion politique. Il y a même des élus qui ont confié la paix sociale à des salafistes, ce qui leur permettait de récupérer les toxicomanes et délinquants dans leurs filets. Les jeunes parvenaient peu à peu à se passer de leur addiction pour passer à une autre addiction sous forme de phobie ou de peur anxiogène. Ce qui en faisait un public rêvé pour les recruteurs dont je vous ai parlé. Aujourd’hui la plupart des gens voient l’Islam par le prisme des salafistes. Dans les entreprises dans lesquelles j’interviens pour parler de laïcité, de ce qui est permis et interdit au nom du fait religieux dans les entreprises, on voit de nombreux hommes qui ne veulent pas serrer la main à une femme. Il est fréquent que les managers trouvent ce comportement normal en raison de la culture de ces hommes. Je n’en reviens pas d’entendre ces propos ! Le roi du Maroc lui-même a limogé un général qui n’avait pas voulu serrer la main d’une femme au nom de l’Islam ! Il faut arrêter de valider les interprétations les plus radicales de l’Islam. C’est être islamophobe que de penser qu’un musulman n’a pas le droit de serrer la main d’une femme, de penser que l’Islam oblige les femmes à porter le niqab. Cela signifie que nos représentations négatives de la religion musulmane sont en concordance avec celles de ces extrémistes. Comment allons-nous progresser dans ces conditions ? Nous devons être très vigilants. Les salafistes se reproduisent à grande vitesse en décidant que la pilule était interdite.

    N’oublions pas les soufis qui sont des poètes, des gens qui ne rêvent que d’amour.

    Quelles seraient les modalités importantes pour que l’Islam dont vous nous parlez se développe au sein de la République française ? Parce qu’aujourd’hui, ce que j’entends n’est pas la vision que j’avais de l’Islam.

    Vous êtes loin d’être le seul ! Les salafistes ont conquis de nombreux musulmans. Les jeunes que je vois qui se convertissent suivent ce courant. Les groupuscules de tendance sectaire qui veulent prendre le pouvoir en séparant les jeunes de leur entourage se disent salafistes.

    Que faudrait-il faire ? Depuis ma place de formatrice, je pense qu’il faut outiller les gens, qu’ils sachent faire la différence entre un musulman, un musulman imprégné d’idéologie salafiste et un musulman imprégné d’idéologie djihadiste. Faire cette distinction, connaître les indicateurs d’alerte est indispensable quand on est manager, éducateur, professeur, instituteur ou parent. Faire comme si tout cela n’existait pas est dangereux.

    Une fondation pour l’Islam de France a été créée. Nous avons en France des musulmans qui travaillent sur la théologie. Je pense à Rachid Benzine qui réalise le même travail que celui exercé par les juifs et les chrétiens. Il a d’ailleurs écrit « Les nouveaux penseurs de l’Islam ». Il aborde l’aspect anthropologique encore peu pris en compte. C’est Jean-Pierre Chevènement qui a été choisi comme président de la Fondation pour l’Islam de France. Je n’ai rien contre cet homme mais qu’est-ce que ce choix signifie pour les musulmans de France ? C’est comme si l’on pensait qu’aucun intellectuel musulman n’était en mesure de tenir cette place. Je suis certaine qu’il y a en France des gens capables de penser et de panser leur Islam. C’est important de nous laisser de la place. Aujourd’hui on n’en laisse qu’aux djihadistes, aux salafistes et aux événements négatifs. Les musulmans doivent avoir une forme d’autorité pour que les Français nous suivent.

    Je voulais signaler que je regarde le dimanche matin une très belle émission qui s’appelle Islam, avec des intellectuels musulmans. Et pour donner une image un peu positive, en région nantaise d’où je viens, un groupe de citoyens s’est formé autour de la nouvelle mosquée. Des échanges ont eu lieu entre croyants, protestants et musulmans, et libres penseurs. Ce groupe a rédigé et publié un texte pour signifier son opposition à tout terrorisme, quelle que soit sa couleur. Beaucoup de musulmans en France aujourd’hui souffrent de la double peine. C’est-à-dire qu’un musulman actuellement doit prouver qu’il n’est pas extrémiste ou terroriste.

    Souvent nous oublions notre histoire. Il y a eu des croisades. On allait combattre l’infidèle. Les chrétiens ont à leur passif les guerres de religion. Je ne veux pas justifier l’islamisme extrémiste mais nous devons peut-être adopter une attitude humble et aller à la rencontre de l’autre. Parce qu’il est bien connu qu’on a peur de ce qu’on ne connaît pas.

    Vous avez fait sur notre assemblée un effet assez fort. Les gens qui vous ont entendu vont sans doute évoluer dans leurs perceptions. Pourquoi n’êtes-vous pas entendue de la même manière au niveau national ? Pourquoi ce que vous dénoncez perdure-t-il ?

    Par ailleurs, la communication que vous nous avez montrée aujourd’hui est assez frustre. Nourrie par de fausses preuves à répétition. Je pense assez facile de décrypter ces messages quand on a un petit référentiel de communication de base. Je parle des éducateurs, des professeurs. Les enfants sont des victimes parce qu’ils sont faibles, rendons-les plus forts en leur montrant ce qu’est une vraie communication pour qu’ils puissent mener d’eux-mêmes le décryptage. La communication a une assez mauvaise image en France, on la qualifie facilement de manipulation. C’est ici le contraire qui se produit.

    Merci monsieur, vous prêchez une convaincue ! C’est la demande que nous avons reçue d’outiller les éducateurs au sens large, pour démonter les manipulations menées par tous ces mouvements. Quand on a dénoncé des manipulations de type sectaire, on ne nous a pas suivis.

    Je ne suis pas entendue depuis une vingtaine d’années durant lesquelles j’ai publié. Je pense que malheureusement l’Islam est devenu un objet politique. Nous ne sommes plus dans un débat d’intellectuels. Il peut se produire qu’un ministre me saute dessus, comme cela s’est produit avec Monsieur Cazeneuve qui m’a demandé de former des équipes, m’occuper des familles, etc. Je l’ai fait mais ça m’a finalement coûté cher car j’ai subi des représailles politiques, des diffamations dans la presse, dès que les orientations ont changé. J’avais beau dire aux journalistes que je pouvais mettre à leur disposition des preuves que des choses fausses étaient racontées sur moi, personne ne m’entendait. C’est dans ces conditions que vous vous rendez compte des liens qui s’opèrent entre le politique, le médiatique, le trauma national et un certain nombre de choses qui vous emportent. Je pense qu’il s’agit d’une faiblesse de la France. Il y a des gens qui décident, des gens qui font et des gens qui pensent.  Moi je suis quelqu’un qui pense et qui fait. Je n’ai aucun réseau qui décide. Et je me rends compte à ce titre que je prêche dans le vide. Durant un temps de nombreuses personnes pensent que je propose des choses intéressantes et puis brusquement on assiste à un retournement politique et d’autres manières de faire sont proposées. Et vous vous retrouvez alors dans les orties, les quatre fers en l’air. C’est douloureux. Ce problème devrait être dépolitisé, transversal, pour l’intérêt de la nation.

    Pour terminer, je veux rendre hommage aux policiers qui m’ont accompagnée 24 heures sur 24 depuis quatre ans. Ce sont des gens de terrain qui ne sont pas dans les sphères politiques. S’ils n’avaient pas été là, on n’aurait pas pu sauver autant de vies.

    Compte-rendu réalisé par Laurence Crespel Taudière www.semaphore.fr