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  • Comment être heureux ? Psychologie du bonheur en temps de crise…

    Le 17 Sep 2010 - Catégorie : Les Rencontres du CERA

    Compte rendu de la Rencontre du CERA du vendredi 17 septembre 2010

     

    Christophe ANDRÉ est né en 1956 à Montpellier d’un père marin et d’une mère institutrice. D’où, peut-être son goût pour la pédagogie et la psychologie des profondeurs… Il lit très tôt l’œuvre de Freud et décide de faire médecine pour devenir psychiatre. Il pratique pendant 15 ans psychiatrie et rugby à Toulouse. Après son mariage, il monte à Paris, remplace alors la pratique du rugby par celle de l’écriture, la visite des mêlées par celle des musées, ne marque plus d’essais, mais en publie de nombreux.

    Chef de fil des thérapies cognitives et comportementales, il exerce dans le service hospitalo-universitaire de l’hôpital Ste Anne à Paris, au sein d’une unité de psychothérapie spécialisée dans le traitement et la prévention des troubles émotionnels, anxieux et dépressifs.

    Ses ouvrages destinés au grand public connaissent un très grand succès en France et à l’étranger. Mais d’un naturel perfectionniste, il considère que ses seuls véritables chefs d’œuvre sont ses trois filles…

     

    Christophe ANDRÉ

    Nous allons survoler aujourd’hui ensemble la psychologie du bonheur, ses fondamentaux.

    Je suis médecin psychiatre, vous pouvez donc vous demander pourquoi je m’apprête à vous parler du bonheur plutôt que de souffrances mentales… Je m’occupe de problèmes d’anxiété, de dépression et de troubles émotionnels ainsi que des rechutes associées à ces pathologies à Ste Anne. Je me pose par conséquent régulièrement la question de savoir ce qui peut renforcer l’estime de soi. La psychologie du bonheur est donc un sujet qui me préoccupe particulièrement.

    En préambule, notez bien que les psys ne savent pas tout, il convient donc de garder votre esprit critique !

     

    On dit que le bonheur est un sujet à la mode. C’est faux ! En réalité, aucun sujet n’est aussi ancien. Un des objectifs de la philosophie antique visait l’eudémonie qui recouvrait le bonheur terrestre. Celle-ci comportait la réussite accomplie par des moyens vertueux, la vie indépendante dans une Cité libre, une existence comportant agrément et sécurité, l’abondance de richesse et de serviteurs avec la possibilité de les garder et de s’en servir, sans intempérance néanmoins.

    Le bonheur nous intéresse à plus d’un titre, notamment parce qu’il est une forme de bien-être subjectif qui intéresse de nombreux médecins.

    Quels sont donc les fondamentaux du bonheur ?

    Je vais tâcher d’y répondre en m’appuyant sur le plan suivant :
    – Comprendre le bonheur.
    – Les bénéfices du bonheur.
    – D’où vient le bonheur ?
    – Les obstacles au bonheur.
    – Ce qui peut nous rapprocher du bonheur…

     

    Comprendre le bonheur

    Le bonheur est, selon le dictionnaire Le Robert, un état de conscience pleinement satisfaite. C’est ce vers quoi tendent toutes nos actions, il s’agit du but ultime de tous nos actes. Le mot de conscience est important car le bonheur résulte de la conjugaison du bien-être et de la conscience. Le bien-être est un état confortable et agréable transformé par la conscience qui nous permet de réaliser cet état.

    Dans ces conditions, un problème se pose aux personnes qui ne parviennent pas à se rendre disponibles à cet état de bien-être. Je pense particulièrement aux personnes anxieuses et dépressives. Quand on se fait du souci, que l’on rumine (le passé) ou que l’on s’inquiète (par rapport au futur), on est incapable de se rendre disponible au bonheur. Cette incapacité est fréquente, même dans des états non pathologiques. C’est ce qui faisait dire à Raymond Radiguet « Bonheur, je ne t’ai reconnu qu’au bruit que tu fis en partant. »

    Un autre problème est la réticence à s’abandonner au bonheur puisqu’il ne va pas durer. On constate ainsi une méfiance excessive fréquente à l’égard du bonheur. Pensez par exemple à ces personnes incapables de profiter de leur week-end, obnubilées par l’idée des embouteillages du retour, ou à celles qui refusent toute relation amoureuse pour éviter de souffrir… Effectivement, nous sommes des intermittents du bonheur, il se produit toujours des événements dans nos vies susceptibles de nous empêcher d’être heureux, mais il faut passer dessus.

     

    Pourquoi avons-nous tant besoin de bonheur ?

    Parce qu’il nous sert à résister à l’aspect tragique, inquiétant ou même effrayant de notre condition existentielle, de notre caractère mortel. La conscience réflexive propre à l’esprit humain nous permet de prendre du recul, nous amène à réaliser que nous allons mourir. Nous sommes les seuls représentants de l’espèce animale à savoir que nous allons mourir… D’où la formule de Woody Allen « Depuis que l’homme sait qu’il est mortel, il a du mal à être tout à fait décontracté… »

    Puisque nous connaissons tous cette condition, on a le choix, soit ruminer de façon morose et cynique, soit faire de cette parenthèse le meilleur moment possible. Le bonheur nous permet d’emprunter cette voie et d’éclairer notre existence. Les personnes dépressives connaissent l’anhédonie qui recouvre l’incapacité à ressentir bonheur et plaisir. Dans ces conditions, l’idée du suicide survient un jour ou l’autre. Pierre Desproges disait d’ailleurs « Vivons heureux en attendant la mort »…

     

    Les bénéfices du bonheur

    Des expériences menées en laboratoire ont démontré la théorie de la focalisation et de l’élargissement : plus une personne est de mauvaise humeur, soumise au stress, plus elle se focalise sur des détails, en revanche, plus elle est de bonne humeur, plus elle prend du recul et considère les choses de manière globale. Les comportementalistes pensent que l’humain a parfois besoin, pour faire le point, de se concentrer sur certains détails, mais pas question d’être dans cet état d’esprit en permanence ! Il faut aussi élargir son champ de vision, s’ouvrir à son environnement pour accéder à certaines ressources.

    La bonne humeur présente ainsi plusieurs avantages :
    – Elle augmente la créativité, c’est un lubrifiant intellectuel.
    – Elle améliore la capacité à se concentrer.
    – Elle favorise les interactions sociales (propension à aider, accompagner, soutenir les autres).
    – Elle constitue un facilitateur en termes de santé. Voltaire disant « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé. »
    – C’est un facilitateur de récupération cardiaque après un état de stress profond. A ce sujet, lorsque l’on est stressé, il est préférable de ne pas s’accrocher au problème mais de s’en détacher. On a beau le savoir, on ne suit pas toujours ce principe…
    – Elle est en rapport étroit avec la longévité. A ce titre, une étude a été menée aux Etats-Unis sur des populations de moines et de religieuses (populations intéressantes à suivre car très stables géographiquement sur de longues années). Grâce à un gros travail effectué sur le vocabulaire employé dans d’abondants courriers émanant de ces personnes, les observations suivantes ont été menées :

     

    Tableau

     

    Le bonheur n’est pas un sujet léger car il est associé à l’idée que notre vie a un sens. Les affects positifs sont un des prédicteurs les plus robustes du sentiment que notre vie a un sens (Journal of Personality and Social Psychology 2006).

     

    D’où vient le bonheur ?

    De nombreux travaux ont été menés sur les liens existants entre le bonheur et l’argent. Depuis les années 50 en Occident, nos conditions de vie matérielle se sont globalement améliorées alors que l’estimation de notre bien-être n’a pour ainsi dire pas changé. Florian disait « L’argent ne fait pas le bonheur », ce à quoi Jules Renard répondait « Si l’argent ne fait pas le bonheur, alors rendez-le ! » et Coluche concluait « L’argent n’a pas d’importance quand on en a beaucoup. »

    Ce que l’on peut constater grâce au tableau ci-dessous, c’est que dans un premier temps, augmenter ses revenus accroît le bonheur, jusqu’à un certain point puisque la courbe stagne. Tant que l’argent permet de répondre aux besoins fondamentaux, il est très important, lorsque ceux-ci sont assouvis, l’argent participe moins au bonheur.

    Image1

     

    Qu’en est-il du rapport entre bonheur et lien social ?

    On a constaté que la dopamine et l’ocytocine augmentent considérablement lorsqu’il y a lien social sous forme d’échanges, de sourires, de baisers, de rapports sexuels, etc.

    Les couples mariés se disent globalement plus heureux que les personnes célibataires.

    Image2

    La capacité à se réjouir du bonheur de son conjoint est d’ailleurs un prédicteur de durée du couple.

    Le bonheur conjugal a également été mesuré à l’aune de la présence ou de l’absence d’enfants. Il s’avère que ceux-ci sont de grands déstabilisateurs qui rendent alternativement leurs parents très heureux ou franchement éprouvés. Il semble que le temps de l’adolescence de ses enfants est le cap le plus difficile à passer sereinement pour le couple…

     

    Des chercheurs se sont aussi penchés sur le lien entre le bonheur et les différents âges de la vie. Le tableau suivant montre que sous l’action de fortes pressions sociales, le bonheur s’estompe entre 45 et 50 ans puis remonte jusqu’à l’âge de 70 ans environ pour décliner de nouveau, pour des raisons de santé la plupart du temps.

    Image3

    Le bon rapport à soi-même, l’image correcte que l’on a de soi-même, bref, ce qu’il est convenu d’appeler l’estime de soi est très associé au sentiment de bonheur.

     

    Enfin, il existe un rapport étroit entre bonheur et écologie. Pour les philosophes de l’antiquité, la première cause du malheur des hommes est l’éloignement de la nature. Voilà pourquoi, sans doute, le désir de la plupart des urbains est de s’en rapprocher par tous les moyens (culture de plantes sur le rebord d’une fenêtre, possession d’un animal domestique, week-ends à la campagne…) Peut-être peut-on rapprocher cet état de fait d’une certaine conscience animale qui survit en nous : notre place et nos origines sont dans la nature.

     

    Les obstacles au bonheur

    Il en existe de toutes sortes.

    Nous allons en voir ensemble quelques-uns :
    – Certaines prédispositions génétiques nous facilitent ou nous compliquent la vie dès le départ.
    – Certains événements ou situations rencontrés durant l’enfance entament notre « capital bonheur » (par exemple des parents moroses, plaintifs, incapables de transmettre des petits moments de bonheur,…)
    – Des événements et ressources environnementales négatives y contribuent également.
    – Notre mode de vie matérialiste commet parfois de véritables dégâts. On constate que plus une personne ou une société est matérialiste, plus le niveau de bien-être personnel est bas. « La surabondance n’a rien à voir avec la fertilité… » Louis-René des Forêts.
    – La confusion des valeurs. De nombreux messages publicitaires avancent avec le masque du bonheur, en proposant des formules sous-entendant « Soyez plus heureux grâce à tel ou tel produit… » Les publicitaires squattent des désirs de bonheur légitimes en les associant à tel ou tel produit. Le phénomène d’habituation a pour effet qu’à chaque fois que je m’achète un nouveau produit, je pense que je serai toujours aussi heureux de l’avoir. C’est un leurre. En réalité, je m’y habitue très rapidement et j’ai envie d’autre chose.
    – Nous ne savons pas nous réjouir de ce dont nous disposons. Par exemple d’une douche bien chaude. Par contre, nous râlons terriblement lorsque ces choses nous font défaut ! Nous pouvons nous donner plus d’ouverture, de force et de lucidité en tâchant de prendre conscience de ce dont nous disposons.
    – Les maladies de pléthore : pléthorites de possessions, pléthorites d’occupations, pléthorites de propositions. « Le surchoix induit du stress et des regrets ultérieurs » (Schwartz, 2005). Notre cerveau est fatigué par les choix en excès. Avoir le choix entre 10 marques de pâtes, c’est très fatiguant ! Or notre société surmultiplie ces propositions, provoquant un appauvrissement intellectuel et émotionnel.
    – Les notions de calme, de lenteur et de continuité sont de moins en moins valorisées.
    – Les comparaisons. Les 3 gaps suivants expliqueraient de nombreux motifs d’insatisfaction :
    o L’écart entre ce que j’ai et ce que je voudrais,
    o L’écart entre ce que j’ai actuellement et ce que j’ai eu de mieux dans le passé,
    o L’écart entre ce que j’ai et ce que les autres (proches) ont.

    On ne juge jamais de notre bonheur dans l’absolu mais par comparaison. Or ces tensions comparatives produisent du stress. Autrefois, les populations riches s’attachaient à demeurer discrètes, pour ne pas provoquer la convoitise. Aujourd’hui, le bling bling parade sans aucun scrupule, ce qui est d’un point de vue social dangereux.
    – Le diktat de l’apparence physique : il existe aujourd’hui une véritable obsession autour de l’apparence, et notamment de l’habillement. Il existe une quantité croissante de pathologies liées à l’apparence (augmentation du recours à la chirurgie plastique, exigence des enfants en matière de vêtements en progression permanente). Actuellement, ce sont les mannequins, les acteurs, les présentateurs télé qui constituent les modèles comparatifs et donnent le ton. Cet état de fait délabre peu à peu le rapport que nous entretenons avec notre physique. D’où une augmentation très nette du nombre de patients qui consultent pour des troubles de conduites alimentaires. Il suffit de regarder les mensurations invraisemblables de la poupée Barbie dont la vente a failli être interdite aux Etats-Unis. Il s’agit d’un modèle de féminité impossible à atteindre, il convient donc de ne pas le proposer aux petites filles.
    – Le conflit entre l’urgent et l’important. Faire vérifier les freins de la voiture, changer le ballon d’eau chaude, c’est urgent, marcher dans la nature, passer du temps avec des amis, c’est important. Les maladies de carence se produisent lorsque quelque chose d’important disparaît de notre vie.

     


    Ce qui peut nous rapprocher du bonheur…

    Quelques grandes directions peuvent nous orienter dans cette voie. Nous allons en parler mais auparavant, je tiens à vous faire part d’un petit sondage…

    Si 50% des facteurs de bonheur ne dépendent pas de notre volonté,

    Si 10% en dépendent peu,

    40% sont sous notre contrôle !
    – Nous devons faire attention au perfectionnisme du bonheur. Beaucoup de petits moments heureux accroissent davantage notre sentiment de bonheur que quelques très grandes satisfactions ! La vision du bonheur varie d’un individu à l’autre. Martial parlait en l’évoquant d’« Un petit héritage, un champ fertile, un foyer sans histoire, un corps vigoureux, un doux sommeil… » Pour Rousseau, « Le bonheur, c’est un bon compte en banque, une bonne cuisinière et une bonne digestion… » Bossuet disait « Le bonheur humain est composé de tant de pièces qu’il en manque toujours… » Quant à Flaubert, il écrivait « Etre bête, égoïste et en bonne santé : voilà les trois conditions voulues pour être heureux. » Il est revenu sur cette assertion quelques temps plus tard…
    – Acceptons les intermittences du bonheur et réjouissons-nous de retrouver ces périodes. Ce n’est pas parce que le moment que je vis est malheureux que je ne connaîtrai plus le bonheur !
    – Rappelons-nous que le plus grand gisement de bonheur de nos vies, c’est ici et maintenant. A ce sujet, André Comte Sponville dit « Je fais le choix d’être heureux lorsque tout va bien, ou pas trop mal. »
    – Ne nous laissons pas submerger par l’adversité. Si j’attends que tout aille bien pour être heureux, je n’y parviendrai jamais. C’est important de s’autoriser à être heureux même si certaines choses ne vont pas bien. J’en veux pour preuve la capacité au bonheur de personnes veuves qui parviennent à sourire en évoquant leur conjoint disparu. Nous devons préserver un strapontin pour le bonheur même lorsque nous sommes malheureux, pour ne pas nous laisser engloutir par le malheur.
    – Prenons soin de cultiver le lien social. Comme le disait Montesquieu, « L’homme est un animal sociable », lamentable, absolument inopérant lorsqu’il est seul. En revanche, nous sommes capables des plus grandes choses à plusieurs. Or aujourd’hui, tout nous porte à penser que nous sommes capables de nous passer les uns des autres. La société est de plus en plus narcissique. Le respect de l’autre est quelque chose de plus en plus virtuel. Pourtant, plus on exerce la gratitude, plus on élève son niveau de bonheur.
    Le bonheur est la plus grande des richesses. A ce titre, elle doit être préservée, comme toutes les richesses. Elle exige discrétion, humilité et partage. Le bonheur est contagieux, le malheur aussi, en conséquence, n’omettons pas de savourer l’instant présent !

    **************

     

    Extraits des questions-réponses :

    Pourquoi n’avez-vous pas abordé le lien entre bonheur et spiritualité ?

    Il y a beaucoup de thèmes que je n’ai pas abordés ! Bonheur et spiritualité m’intéresse pourtant beaucoup personnellement. De nombreuses études ont été menées qui ont démontré qu’il y avait corrélation entre bonheur et spiritualité. On observe une courbe en cloche, c’est-à-dire qu’une absence totale de pratique spirituelle est associé à un niveau bas de bien-être psychologique. L’implication dans une pratique spirituelle augmente le niveau de bonheur jusqu’à un certain point. La courbe baisse lorsque les personnes pratiquent de manière rigide, intégriste.

    On peut déjà expliquer ce rapprochement du fait que la spiritualité met en valeur des moments de calme et de sérénité. L’augmentation du lien social (appartenance à une communauté paroissiale par exemple) est un autre argument. Rencontrer des personnes, même inconnues, porte à sourire. Quand on est heureux, on a tendance à sourire davantage, et inversement, on peut remonter son niveau de bonheur en souriant.

    On a également constaté que la pratique spirituelle favorise une amélioration de l’hygiène (alimentaire, sexuelle, baisse des comportements à risques).

    Enfin, la spiritualité, quelle qu’elle soit, donne un sens aux épreuves que nous traversons. Elle ne remplace pas pour autant la thérapie en cas de mal-être mais constitue un socle important.

     

    Comment accompagner des personnes âgées en bonne santé qui donnent l’impression de se trouver dans un état dépressif ?

    Comme nous l’avons vu, à partir de 70 ans la plupart des individus rencontrent une étape difficile. Les deuils fréquents, les capacités physiques souvent dégradées, les complications de plus en plus courantes qui jalonnent la vie quotidienne sont lourds à porter. Certaines personnes âgées sont pourtant merveilleuses de bonheur et de fraîcheur. Ce sont des personnes qui ont toujours eu une aptitude au bonheur, ont toujours vu la bouteille à moitié pleine !

    La seule réponse que je peux vraiment vous proposer, c’est que la pire des choses que les personnes âgées peuvent ressentir, c’est l’impression d’être rejetées, hors du monde. La présence à leurs côtés est par conséquent extrêmement importante. Bien sûr, il ne faut pas attendre de retour de ce plaisir qu’on leur procure mais sachez qu’il est fondamental.

     

    Quel lien peut-on établir entre bonheur et santé ?

    Il y a de toute évidence corrélation. Des mécanismes immunitaires sont probablement concernés. On a observé que les émotions positives s’accompagnent d’une activation du cortex préfrontal gauche.

    Toutes les maladies sont sensibles au stress. Le bonheur peut donc alléger et le malheur aggraver un état de santé mais il ne faut pas penser que l’on peut guérir par la force du mental. De très nombreux autres facteurs jouent.

     

    Nous sommes submergés par des informations très négatives, notamment sur le plan médiatique. Comment s’en préserver ?

    Vous avez raison, c’est un problème toujours plus aigu. La question est de savoir si je m’interdis d’être heureux tant que le monde entier ne l’est pas, ou est-ce que je déconnecte les différents plans ?

    Ma conviction profonde est la suivante : mon bonheur est un plus pour le monde. Si je vais bien, si je suis heureux, je joue un rôle bénéfique auprès des autres. J’ai donc le droit, et même le devoir, d’être heureux.

    Nous sommes bombardés de mauvaises nouvelles sans pouvoir faire quoi que ce soit pour y remédier (par exemple, les événements qui se déroulent à 1000 ou 5000 km ou les catastrophes naturelles à répétition). Le sentiment d’impuissance que j’éprouve provoque peu à peu un phénomène d’usure compassionnelle, mon anxiété grandit. Je rapproche cet état de fait d’une sorte de pollution qui, de façon insidieuse, grignote peu à peu ma vision du monde.

     

    Pouvez-vous nous parler de la démocratisation du bonheur ?

    Le bonheur fut sans doute le premier objet de la philosophie. Dans la tradition antique, grecque et romaine, les nobles esprits devaient se consacrer à cette réflexion. Un mot aujourd’hui tombé en désuétude désignait précisément la philosophie du bonheur, il s’agissait de l’eudémonisme.

    Le christianisme, en devenant la religion d’état de l’Empire romain, remplace l’idée de bonheur par celle de Salut. Les humains ne devaient pas chercher à se rendre heureux ici-bas mais seulement mériter de l’être dans l’au-delà.

    Au XVIII°, place fut faite à l’humanisme. L’idée du bonheur connut une extraordinaire montée en puissance. Les grands esprits de l’époque, Voltaire, Rousseau, Diderot, y allèrent de leur point de vue. De nombreux traités sur le bonheur parurent. Autant les penseurs antiques étaient élitistes, femmes et esclaves n’étaient pas pris en compte dans leur rapport au bonheur, autant le siècle des Lumières impose l’idée du bonheur pour tous. En témoigne la Déclaration d’indépendance issue de la Révolution Américaine, « Tous les hommes naissent égaux. Ils sont dotés par leur créateur de droits inaliénables. Parmi ceux-ci figurent la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. »

    Au XIX°, le romantisme imposa le chic du malheur. Le spleen et la tristesse sont peu à peu considérés comme des preuves de grandeur d’âme et de noblesse morale. On parvient ainsi à cette idée qu’existent en regard le bonheur superficiel et vide et le malheur, plein et profond. Ce qui est une idée absolument fausse !

    Un curieux phénomène se produit : quand tout le monde a droit au bonheur, les élites s’en détachent. Le bonheur a peu à peu acquis la réputation d’une idée un peu molle, peu lucide. Les gens heureux sont à ce titre volontiers considérés comme des imbéciles… heureux !

     

    Vous avez dit qu’il n’existait pas de corrélation entre la croissance du P.I.B. et l’augmentation du bien-être. Alors que pensez-vous de cette phrase « Travailler plus pour gagner plus ? »

    Je n’ai rien à répondre en tant qu’expert. Par contre, je peux m’exprimer sur l’écart croissant entre personnes riches et personnes pauvres, écart qui joue un rôle dans le ressenti du bonheur. A ce titre, j’avais entendu dire que le Danemark était le pays dont la population avait la réputation d’être statistiquement la plus heureuse du monde. Très intéressé, je suis allé y passer mes vacances l’été dernier. Je suis en mesure de vous fournir quelques observations. Il s’agit d’une population très attachée au patriotisme, qui se livre à de nombreux exercices physiques et offre des écarts de salaire très faibles entre employés et cadres dirigeants.

     

    Avez-vous eu l’occasion d’animer cette passionnante conférence face à un public de chefs d’entreprises et de syndicalistes qui en auraient, pour certains, bien besoin ?

    Non, pas particulièrement. Je n’ai d’ailleurs aucune expertise dans le domaine économique qui assoirait ce type d’intervention.

    Je peux simplement vous raconter que j’ai eu l’occasion d’être invité avec Mathieu Ricard, qui est un moine bouddhiste que certains d’entre vous connaissent certainement, à faire un topo au moment de l’élaboration du rapport Stiglitz. Nous sommes intervenus mais n’en avons plus jamais entendu parler !

     

    Que pensez-vous de la consommation excessive en France d’antidépresseurs et anxiolytiques ?

    Certains disent qu’il n’y a pas surconsommation mais mauvaise utilisation des antidépresseurs. Ces médicaments sont efficaces, ils rendent service mais ne touchent pas toujours leur cible.

    Nous connaissons un immense déficit en matière de stratégie de prévention. Les médecins qui rencontrent le plus de personnes en souffrance, anxieux ou dépressifs, ne sont pas psychiatres mais généralistes. Ils sont tellement débordés qu’ils ne peuvent pas se permettre de passer 1 heure ou 2 avec leurs patients. Ils prescrivent donc parfois des médicaments à mauvais escient. Rappelons-nous que 45 mn de sport / jour pendant 6 semaines permettent d’obtenir les mêmes résultats que des antidépresseurs !

     

    Pouvez-vous nous parler de la résilience ?

    La résilience, ou capacité à survivre à des violences subies, est assez liée à notre thème dans la mesure où elle recouvre également la capacité à retrouver l’état de bonheur. C’est Boris Cyrulnik qui a développé ce concept passionnant mais qui ne doit pas masquer d’autres théories. Je m’explique. Si vous prenez l’exemple d’une région frappée par un grave tremblement de terre. Parmi la population touchée, certains individus vont souffrir des conséquences du traumatisme, pas tous. Entre les premiers et les seconds vont intervenir des facteurs de personnalité, des facteurs psychologiques, mais aussi des facteurs conjoncturels comme le lieu précis où ces personnes se trouvaient au moment de la catastrophe. En effet, les personnes localisées comme ayant été proches de l’épicentre présentent des séquelles plus importantes. La toute-puissance de la psychologie peut dans ce genre de circonstances être mise en question !

     

    Guérissez-vous les maladies du psychisme ?

    Il est difficile de répondre à cette question.

    Pour vous répondre, j’ai envie de vous dire que je ne travaille qu’à mi-temps en raison de cette fameuse usure compassionnelle dont je vous parlais tout à l’heure. Je me connais une petite pente dépressive sur laquelle je dois rester vigilant car je sais que les tendances dépressives ou anxieuses ne disparaissent pas. La personne qui en souffre va les garder. Par contre, on peut éviter que les symptômes ne se transforment en maladies.

    Nous menons un autre chantier qui consiste à apprendre aux patients à favoriser les conditions d’une belle et intéressante vie, sans nier leurs tendances anxieuses ou dépressives. Nous tâchons de leur apprendre à prendre soin d’eux, ce qui est bon pour eux-mêmes et pour leur environnement.

     

    Dans la salle se trouvent des chefs d’entreprise et des DRH qui doivent assurer la pérennité de leur entreprise. Avez-vous des conseils à leur donner pour assurer le bonheur de leurs collaborateurs ?

    Je ne peux pas répondre à cette question, au risque de passer pour un imposteur dans un domaine qui n’est absolument pas le mien.

    Mais nous pouvons y réfléchir un peu ensemble en nous posant la question de savoir pourquoi une personne se sent plutôt heureux dans son milieu professionnel. La bonne ambiance de travail est extrêmement importante. Est-ce que je me sens soutenu, accompagné, encadré ? Tout ce qui permet des échanges interactifs joue en rendant l’ambiance propice au bien-être. En fait, la réponse tient dans une bonne intelligence managériale.

     

    J’espère avoir éveillé votre motivation à vous ménager des petits moments de bonheur. Je vous quitte en vous souhaitant d’être aussi heureux, aussi souvent que possible !

     

    Si vous souhaitez obtenir davantage de données :

    www.christopheandre.com (rubrique « enseignement »)

    Pour partager des états d’âme :

    http://psychoactif.blogspot.com

     

    Compte-rendu réalisé par Laurence CRESPEL TAUDIERE
    www.semaphore.fr