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  • Les Français sont-ils égaux devant la justice ?

    Le 16 Sep 2011 - Catégorie : Les Rencontres du CERA

    Compte rendu de la 50ème Rencontre du CERA du vendredi 16 septembre 2011

    Faire l’ouverture du journal de 20h00, ce n’était pas banal pour un magistrat. Mais, dans une société médiatique comme la nôtre, je refusais de laisser Tapie vitupérer sans répondre ». C’était en 1992, Eric de Montgolfier, procureur à Valenciennes poursuivait Bernard Tapie pour avoir truqué un match de football (l’affaire VA-OM). Depuis, muté à Nice, il a dénoncé haut et fort la disparition de certains dossiers sensibles, le classement d’affaires délicates, la «combinazzione». Ce qui lui a valu d’être lui-même poursuivi par la justice qui l’a finalement relaxé.

    Dans son livre « Le Devoir de déplaire » (Michel Lafon, 2006) le magistrat délivre ses vérités : la soumission de ses confrères, leurs arrangements avec le pouvoir, le corporatisme… Défenseur acharné des libertés, iconoclaste, il s’étonne, catholique pratiquant, que les églises qui se vident ne soient pas mises à disposition des musulmans n’ayant pas de mosquée ! A l’heure où de multiples affaires judiciaires défraient l’actualité, Eric de Montgolfier nous dit sa vision de la justice française et ses perspectives d’avenir.

     

    Présentation de Éric de MONGOLFIER par Didier GALLOT

    Après un passage à la Chancellerie, Eric de Montgolfier devient, en 1999, procureur de la République du Tribunal de grande instance de Nice. Eric de Montgolfier appartient au parquet, qui relève d’un monde totalement hermétique à celui de l’entreprise. Je m’arrête quelques instants sur certains termes qui relèvent de la terminologie judiciaire. Le Ministère public désigne l’ensemble des magistrats qui, dans une juridiction, sont chargés de défendre les intérêts de la collectivité nationale. On dit aussi le parquet. Les magistrats du Ministère public constituent la magistrature debout, ainsi appelée parce que ces magistrats prennent la parole debout aux audiences, alors que les juges restent assis. D’où, par opposition pour désigner ces derniers, l’expression magistrature assise ou encore magistrats du siège.

    Le procureur de la République dépend du pouvoir exécutif. Il joue un rôle clé dont le pouvoir à peu à peu tendance à s’estomper. Il peut être indépendant, comme en témoigne notre invité qui exerce pleinement ses fonctions avec une grande conscience. Eric de Montgolfier a, comme le Juge Ruymbeke, refusé tout cachet pour son intervention de ce jour. Ce qui est suffisamment rare pour être souligné.

     

    Éric de MONGOLFIER

    Autrefois chez mes parents, je me souviens qu’il y avait des assiettes accrochées aux murs de la salle à manger. Sur l’une d’elle figuraient ces mots : « La vertu qui fait du tapage n’est plus de la vertu » ! Citation riche de sens…

    On porte tous sur l’Institution un regard difficile. On peut entrer dans un palais de justice pour toutes sortes de raisons. En tant que simple spectateur, ou accusé, ou accusateur. J’ai remarqué que les personnes qui y pénètrent ont souvent le dos un peu voûté, peut-être face au lourd protocole et à toutes ses règles. La principale raison pour laquelle elles courbent le dos relève à mon sens de leur ignorance à l’égard de la justice.

    Comment ça fonctionne ?

    On est notamment intrigué par la différence des rôles et fonctions occupés par certains magistrats selon les circonstances. Je vais aujourd’hui essayer de vous éclairer sur quelques points.

    Votre effectuez aujourd’hui une démarche citoyenne en venant vous informer sur le fonctionnement de la justice. Démarche toute à votre honneur. La justice est le bien de tous, et le juge est le serviteur de la population. Chaque jour, la justice, ou plutôt l’usage qu’on en fait, est présent dans les médias. La justice est devenue – contrairement à ce qui est mentionné dans la Constitution – un objet de pouvoir. En réalité, elle exerce plus qu’un pouvoir puisqu’il s’agit d’une véritable autorité, pour rétablir l’égalité entre les justiciables. Cette égalité tient fortement à cœur de tous les Français, à tel point qu’elle fait partie de la devise de la République : Liberté, Egalité, Fraternité. La fraternité donne d’ailleurs à la justice sa pleine légitimité. Je voudrais noter à cet égard que l’évolution du monde a conduit une certaine population à s’installer en France, avec ses coutumes, ses traditions, sa culture. Une question essentielle se pose à ce sujet : peut-on appliquer les lois de la même manière à des populations qui fonctionnent de manière très différente de leur pays d’accueil ?

    La justice a d’abord pour mission de réinstaurer des équilibres. Elle pourrait le faire seule si ce n’est qu’elle n’est pas un élément isolé. Relevant du service public, la justice se trouve soumise au pouvoir politique. Attention, c’est bien le système judiciaire qui se trouve soumis, ce ne doit pas être les hommes ! Quand je dis dans mon livre que le devoir consiste à ne pas se soumettre, je parle bien entendu des hommes, pas des systèmes.

    Le pouvoir politique étant de plus en plus dépourvu face aux pouvoirs financiers, il est tentant pour nos hommes politiques de déplacer le combat politique vers les questions de sécurité et de montrer ainsi qu’ils ont un impact sur la vie des gens. Et donc nous voyons un discours sécuritaire se développer, alors que la situation réelle a relativement peu changé.

    Les préfets étaient autrefois des seigneurs dans leurs départements. Du fait de cette évolution de la « politique », ils sont devenus juste des supers policiers et des supers gendarmes.

    J’ai pour ma part choisi de respecter le droit français et non pas les enjeux politiques de certains. On me reproche parfois de ne pas faire exécuter des décisions de justice. C’est tout simplement parce que je suis confronté à une forme de schizophrénie parlementaire. Pour vous donner un exemple, comment comprendre une loi qui dit que les personnes condamnées à deux ans de prison ne sont pas tenues d’être incarcérées. C’est une loi absurde !

    Dans cet esprit, l’opportunité des poursuites, qui est un pouvoir propre au procureur de la République, est bien utile, en lui permettant de décider de ne pas poursuivre un individu pour un fait présentant pourtant les caractéristiques d’une infraction.

    Dernièrement, j’y ai eu recours lors d’une affaire relative au port d’un niqab. Comme vous le savez, une loi a été votée dernièrement interdisant le port du voile dans les espaces publics. Cette loi devrait entraîner logiquement la mise en œuvre d’une contravention. Or dans cette affaire, nous sommes confrontés à un véritable problème de société, qu’on demande au procureur de trancher… à la place du Parlement en réalité. Puisque la question de fond est la suivante : peut-on accepter qu’en France on puisse exposer des signes religieux ?

    Voici les faits : une jeune bretonne se fait verbaliser une première fois. La procédure n’étant pas correctement appliquée, l’affaire est classée. Quelques jours plus tard, cette même personne est de nouveau verbalisée. Cette fois-ci, le procès-verbal est réalisé dans les règles. Je la convoque donc au Palais, nous discutons. Elle m’explique longuement son parcours. Porter le voile relève de son choix, qui n’est manifestement pas contraint. Elle aurait pu venir sans niqab au Palais. Elle est venue avec. Je lui explique le déséquilibre qu’elle crée ainsi. Pour en arriver à une amende, j’aurais dû faire une ordonnance pénale, ou envoyer cette femme devant le tribunal de police. J’ai choisi de m’en tenir à un simple rappel à la loi. Je ne vais quand même pas prendre des sanctions démesurées d’une procédure à l’autre. Sans l’opportunité des poursuites, je l’aurais poursuivie en risquant de faire d’elle une martyre de sa foi, avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer !

    Autrefois, la justice tranchait. Aujourd’hui, elle est au premier plan, tenue de se prononcer sur toutes sortes de sujets. On lui reproche de ne pas être la solution à tous les problèmes. Et quand je parle de problèmes, je ne veux évidemment pas parler de difficultés matérielles ou financières. D’ailleurs, entre nous, je pense que ce n’est pas une mauvaise chose que la justice n’ait pas trop d’argent.

    Le juge doit de toute évidence être indépendant. Ce qui ne signifie pas qu’il ne doit pas avoir de convictions, mais il ne doit pas en faire état dans l’exercice de sa fonction. Tous les jours, nous nous retrouvons devant des personnes sympathiques ou pas. L’indépendance consiste à dépasser ce stade. Un coupable est un coupable, qu’il soit sympathique ou pas !

    L’indépendance, qui la souhaite ?

    Qui de vous ne réfléchit pas lorsqu’il constate qu’il a un PV sur son pare-brise, à la personne à qui il pourrait s’adresser pour le faire sauter ? Nous ne sommes ni les uns ni les autres très à l’aise avec ces questions.

    La justice, on ne doit pas l’aimer quand on gagne et la détester quand on perd. La justice a le devoir de déplaire par opposition au devoir de plaire. C’est nous tous qui rendons la justice ! Nous réagissons tous ou presque sans indépendance. Le nombre de fois où j’entends des avis sur des dossiers que la justice n’a pas encore ouvert… C’est déconcertant !

    Aujourd’hui sur le thème de la sécurité, on demande à la justice d’intervenir sur des secteurs dans lesquels la sécurité publique est battue en brèche de façon voyante. Un vol de portable sur la voie publique est considéré comme plus grave qu’un cambriolage car c’est un acte plus visible. Pourtant, on sait à quel point un cambriolage peut constituer un véritable traumatisme pour ceux qui le subissent. Malheureusement, seuls 4% des cambriolages sont élucidés. Sans doute parce que la majorité des gens pense que les assurances sont là qui peuvent bien faire leur travail ! Alors que se faire arracher son portable, c’est absolument insupportable !

    D’autre part, on assiste à une véritable montée de l’intolérance dans notre pays. Ce qui justifie des plaintes un peu ridicules. Je pense par exemple à celle déposée à l’encontre d’un groupe d’enfants de 4 ou 5 ans qui jouaient dans une cour d’immeuble.

    Certains services de police et de gendarmerie réalisent un immense travail de statistiques pour estimer  l’efficacité des institutions. Ce qui est important, ce sont les chiffres. Si le prisme n’est que statistique, nous ne pouvons pas savoir où sont les priorités. Conséquence de cette primauté des résultats chiffrés : il est inutile de multiplier nos efforts à essayer d’élucider des dossiers qui ne rentrent pas dans les objectifs dictés par les statistiques, alors qu’ils sont objectivement importants. Autre grave question : la justice doit-elle fonctionner selon les promotions attendues par les uns ou les autres ?

    « J’ai confiance dans la justice de mon pays ! » Ce n’est pas une bonne formule, et pourtant, ce serait formidable que vous repartiez avec cette idée. Nous, les acteurs de justice, connaissons nos défauts, nous sommes lents. Vous voulez qu’on juge vite, d’accord, mais dans ce cas, on risque de juger mal. C’est difficile de juger. Nous devons écouter beaucoup de monde ! Et puis la France a signé toutes sortes de conventions qu’il faut respecter. Ce sont des complications supplémentaires. Les droits reconnus à la Défense sont autant d’obstacles à l’avancée de la justice. On demande à la justice de tout régenter selon des règles qui se multiplient. Et une fois que l’on a fait condamner des personnes, c’est difficile d’aller jusqu’au bout de la condamnation, parce que la France n’a pas les moyens d’incarcérer tout le monde !

    Incarcérer n’est pas punir, c’est isoler des individus issue d’une société qui ne peut pas les intégrer. Ces personnes nous trouvent justes ou injustes, peu importe. Ce qui est certain, c’est que les conditions de leur incarcération vont les faire souffrir. Ils garderont davantage en tête ce que la prison leur a fait subir que ce qu’ils ont fait subir à la société !

    Vous voulez de la sécurité ? D’accord disent les magistrats, dans ce cas mettez autant d’argent dans vos prisons que dans vos voitures, pour le bien de la collectivité !

    La nation attend de la part de la justice toutes sortes de prouesses alors qu’elle n’est pas prête à plus de respect vis-à-vis de la collectivité. Etes-vous bien à même de critiquer une institution pour laquelle vous ne faites pas grand-chose ? La démocratie consiste également à ne pas critiquer quand on ne fait rien !

    Avant de répondre à vos questions, je voudrais préciser la notion de corruption à l’origine de tant d’affaires que nous allons probablement évoquer. Il s’agit de donner à quelqu’un quelque chose auquel il n’a pas droit dans le cadre de sa carrière, ou sous forme d’argent.

    **************

     

    Extraits des questions-réponses :

    J’aimerais vous poser une question relative à votre rôle de procureur. Vous critiquez certaines lois. Comment peut-on les appliquer en pensant qu’elles sont inadéquates ?

    Il n’appartient pas au magistrat de se situer par rapport aux décisions du Parlement. Le serviteur de la loi ne critique pas son maître.

    Je peux dire non à certaines situations particulières comme dans l’affaire de la burqa, mais je ne peux pas nier des lois. Je peux exercer mon rôle en appliquant certaines lois dans des circonstances particulières. Ma place peut me permettre de corriger quelques excès.

    Une société qui a besoin de recourir en permanence au système pénal pour résoudre ses questions est une société qui signe sa faiblesse.

    Une adhésion par ordre d’un juge n’est pas une vraie solution, c’est plutôt un aveu d’impuissance.

     

    Quel est votre sentiment par rapport à l’augmentation de la corruption en France ?

    Les lois de décentralisation avaient quelque chose d’excellent. Mais il fallait que l’Etat reste fort, que le contrôle exercé par les préfets reste fort. Le malheur, c’est que ce n’est pas ce qui s’est passé. On n’a pas scindé correctement les fonctions au sein des collectivités, et il y a de la corruption, forcément ! Et là où l’on se sent faible en tant que magistrat, c’est quand on accepte cette corruption. C’est la peur qui nous fait tuer la démocratie. Je crois à l’exemplarité des élites. Si vous voulez être indépendant, vous le serez ! Or aujourd’hui, ce n’est plus tellement de mise et tout se sait ! Comment voulez-vous que les jeunes se situent dans tout ça ?

     

    A votre avis, est-ce une bonne chose que d’accorder aux magistrats du parquet les mêmes statuts qu’aux magistrats du siège ?

    Comme les magistrats du siège, les procureurs de la République sont nommés par décret du président de la République. Les procureurs généraux sont, eux, nommés par décret en conseil des ministres. Conséquence de la hiérarchisation du parquet, les procureurs et leurs substituts ne bénéficient pas de la garantie d’inamovibilité des magistrats du siège. L’ordonnance de 1958 leur accorde cependant la liberté de parole aux audiences pour présenter telles réquisitions qu’ils jugeront convenables, y compris la relaxe ou l’acquittement.

    Ce que je pense profondément, c’est que conserver notre indépendance dépend avant tout de ce qui nous tient à cœur. Préférons-nous cultiver notre ambition ou conserver l’amour dans le regard de nos proches ?

     

    C’est en tant que psychiatre – en retraite – que je m’adresse à vous.

    D’abord pour émettre une remarque. Vous parlez beaucoup de la justice. Or il me semble qu’il est plutôt question ici de l’appareil judiciaire, qui est d’ordre social et politique.

    Dans les prétoires, ce qui prévaut, c’est la méfiance, voire la défiance. Ce qui suppose que tout le monde ment. J’aimerais vous entendre sur ce point.

    Pour terminer, vous dites qu’actuellement, la tendance est de se défausser sur l’appareil judiciaire. Vous avez sans doute raison mais la conclusion est dramatique puisqu’elle pointe la déstructuration de notre société.

    La justice est un idéal bien sûr. Quand je parle de justice comme je le fais aujourd’hui, je parle de l’institution. Nous sommes d’accord.

    La méfiance consiste à ouvrir toutes les portes et à en choisir une. C’est risquer l’erreur. L’affaire d’Outreau en est une preuve. Les magistrats – comme les psychiatres – sont beaucoup dans le subjectif. La dimension de protection des libertés est un rôle majeur du procureur. Je pense aux nombreuses visites que j’ai faites de manière inopinée à l’hôpital psychiatrique de Valenciennes. Ces visites découlaient de la fonction que j’occupais, mais je ne m’annonçais jamais quand je venais. A chaque fois, je voyais bien que ma présence dérangeait… Vis-à-vis des malades mentaux, nous devrions être beaucoup plus présents. Le juge doit notamment s’assurer qu’ils sont correctement hospitalisés. Le transfert de responsabilités est très lourd entre le psychiatre et le juge. Vous vous rendez compte s’il y a mort d’homme ? Le juge risque de sauter ! Cette difficulté s’explique notamment par le besoin sécuritaire de notre société malade.

     

    J’aimerais évoquer l’affaire d’Outreau, particulièrement autour de la question suivante : le juge est-il intouchable ?

    Intouchable parce qu’il le dit ou parce qu’on pense qu’il l’est ?…

    Le juge d’Outreau est-il responsable de son incompétence ? Cette question soulève celle de la formation des juges. Je ne crois pas qu’on apprenne à rendre justice dans une école. Dans ce métier, il y a de la technique certes, mais pas seulement. L’approche humaine, percer la vérité à travers les mots et les gestes, c’est extrêmement difficile ! La science de l’homme, c’est l’expérience de la vie qui la forge : c’est une « science de l’âme ». Pour tout vous dire, j’ai aujourd’hui rétrospectivement peur de la responsabilité qui m’incombait lorsque j’étais jeune magistrat.

    Le juge d’Outreau était-il incompétent ? C’est difficile à dire. Je ne le connais pas. Ce qui est certain, c’est que lorsqu’un juge est incompétent, il doit être reconnu comme tel, ainsi que ceux qui le contrôlent. Faire de lui un bouc-émissaire est un peu misérable.

    L’ambiance qui touche la pédophilie constitue une pression particulièrement lourde. On a besoin dans ces affaires-là de magistrats qui ont l’âme et les reins solides. C’est là un des principaux reproches que je ferais à cette affaire. Il n’existe pas de dossier dans lequel n’apparaît qu’un responsable. Certains signes ne trompent pas. Les atteintes sexuelles sur des enfants par des adultes sont des sujets particulièrement difficiles, qui impliquent de nombreux tâtonnements. Je crains à cet égard que les magistrats ne méritent ni l’excès d’honneur ni d’indignité dont ils sont souvent l’objet.

     

    Concernant le thème de la judiciarisation, de plus en plus fréquente dans le milieu des entreprises, quels moyens avons-nous de contrer ces documents juridiques de centaines de pages de plus en plus fréquents au moment de signer des marchés ?

    Effectivement, c’est une question importante. J’ai rencontré dernièrement un chef d’entreprise confronté à ce type de situation dans une affaire de corruption. Ce sont des situations dans lesquelles on est obligé de passer sous les fourches caudines de celui par lequel on est contraint pour obtenir un marché. La vie d’une entreprise peut être mise en péril si son dirigeant ne signe pas. Quel triste monde économique que celui dans lequel il faut accepter des choses répréhensibles ! Chacun doit prendre ses responsabilités. On n’a jamais gagné une guerre sans jamais la déclarer : battez-vous ! Nous avons raison de nous inquiéter sur l’avenir de notre société. Mais ce sera de pire en pire si nous continuons d’accepter de subir pouvoirs et corrupteurs.

     

    L’affaire récente des « galipettes » américaines me conduit à vous interroger sur les avantages et inconvénients du juge élu et de l’unanimité du jury, et plus largement sur ce que vous pensez du système judiciaire américain ?

    Notre tradition est différente de celle du système judiciaire américain. A l’évidence, le fonctionnement est différent au sein des pays de culture protestante. Ce que j’apprécie dans le système américain, et qui me paraît inimaginable en France, c’est l’unanimité du jury. Dans notre système, on oscille souvent entre le oui et le non de la culpabilité. Aux Etats-Unis, les choses sont plus claires et tranchées, que l’on estime un individu innocent ou coupable.

    Il n’existe pas de système judiciaire parfait. C’est pour cette raison que je suis partisan de construire un système judiciaire européen. Les élus nationaux auraient moins de possibilité de peser sur les décisions graves de juges européens, et on aurait plus de chance de réunir des personnes de qualité.

    La plus grande satisfaction que je pourrais avoir, c’est de voir chacun inscrire la présomption d’innocence dans ses principes. Celle-ci ne doit pas s’inscrire juste quand elle nous arrange. Les pressions portées sur la justice proviennent surtout de l’opinion publique lorsque celle-ci a décidé qu’un individu était coupable. Prenez l’affaire Strauss Khan, selon que vous soyez UMP ou socialiste, il est coupable ou il ne l’est pas ! Tout le monde a sa petite idée en fonction de critères qui n’ont rien d’objectif.

    Concernant la question du juge élu. Je ne suis pas certain d’avoir envie de l’être quand je vois ce que je vois… Quand il y a élection, il y a non seulement suspicion (on a dit du procureur de New York qu’il se « payait » Strauss Kahn pour être élu), mais il va y avoir également campagne, avec les valises d’argent qui vont avec ! C’est risqué. Nous acceptons des nominations inacceptables et ne faisons rien contre. Je crois foncièrement à la responsabilité. L’exercice de la responsabilité de chacun à la hauteur des talents que nous avons reçus me paraît essentiel : quelle est ma part dans le fonctionnement / le non-fonctionnement de la société ?

     

    Qu’en est-il de la franc-maçonnerie ? Joue-t-elle un rôle toujours aussi important qu’on le dit au sein de la justice ?

    A l’invitation de la Grande Loge De France, je suis allé parler de la justice aux francs-maçons. Ils assurent qu’ils n’y jouent aucun rôle. Je veux bien, mais alors qu’on m’explique pourquoi le président de la République reçoit chaque année le nouveau Grand Maître de la Grande Loge De France !

    Le caractère discret – ou secret – en tout cas occulte de l’appartenance à la Grande Loge De France représente à mes yeux un danger. Bien entendu, chacun peut poursuivre son chemin selon ses convictions mais là où je ne suis plus d’accord, c’est quand l’appartenance à tel ou tel groupe occulte couvre des activités, ou plus précisément des « affaires ».

    La franc-maçonnerie, de toute évidence, présente une certaine efficacité. Tous les maçons ne sont pas malhonnêtes mais je pense que le lien de fraternité entre maçons a aussi un côté utilitaire. On est frères, alors on en profite. Je n’aime pas beaucoup cet état d’esprit. Si tout le monde savait qui est maçon, il n’y aurait pas de problème, mais ce n’est pas le cas. Et comme vous le savez, rien de répréhensible ne se fait à la lumière, les escroqueries se font à l’ombre.

    Ce que je sais, c’est à quel point la maçonnerie peut polluer un palais de justice !

    Je vous rapporte une anecdote. Nous étions, il y a un certain temps, ma femme et moi, invités à un dîner chez des notables. A cette occasion, j’avais eu un bref échange avec un franc-maçon. Quelques temps plus tard, j’ai eu l’occasion de recroiser ce monsieur au Palais au sujet d’une affaire un peu trouble. Je l’ai vu arriver vers moi avec des frémissements de soubrette, me disant « vous voyez qui je suis ? » C’est inadmissible. Ce qui me gêne et ce à quoi je suis hostile, c’est cette obscurité, ce climat de cachotterie.

     

    Vous avez fait état dernièrement de la possibilité de mettre à disposition de musulmans privés de lieux de culte des églises désaffectées. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

    Oui, c’est exact, pourquoi ne pas le leur proposer ? Les chrétiens ont déserté les églises. C’est une évidence. Alors pourquoi ne pas mettre ces lieux à la disposition de nos frères musulmans. Ce serait à mon sens un bon exemple de charité chrétienne.

     

    Pouvons-nous revenir un instant sur le rapport du juge à la loi. Il y a des lois iniques. Pensez-vous qu’un serviteur de la justice doive accepter de les suivre ?

    Dans les années 40/44, accepter de prêter serment au Maréchal Pétain puis le condamner était un paradoxe terrible.

    Mais il y a d’autres situations encore plus complexes. Je pense par exemple aux affaires mettant en scène des associations de lutte contre l’avortement. Je suis tolérant à l’égard de toutes les convictions mais je pense qu’il faut se positionner au cas par cas. Le procureur exprime l’intérêt général, non sa conviction personnelle.

    Je me suis souvent posé la question de savoir ce que j’aurais fait dans telle ou telle situation. C’est très compliqué !

     

    J’aimerais que vous nous donniez votre point de vue sur la question de l’éventuelle suppression du juge d’instruction.

    Aujourd’hui quand on ouvre une instruction, on ne sait pas quand elle va se clore. Certaines peuvent durer des années. La complexité de l’organisation judiciaire implique que faire appel à un juge d’instruction, qui rencontre les mêmes difficultés que le parquet, retarde le cadre de l’instruction.

    Il y a d’une part la justice, et d’autre part son exercice. Comment s’exerce-t-elle ?

    Par ailleurs, les juges d’instruction ne sont pas tous des gens biens. Dans tous les corps de métier, il y a des gens biens et d’autres qui ne le sont pas.

    La seule réalité qui compte à mes yeux, c’est ce qui survivra dans la mémoire des gens, et non les honneurs de son vivant.

     

    Pouvez-vous nous parler de l’affaire Tapie ?

    Laquelle ?…

    Bernard Tapie fascine littéralement. C’est cet état de fait qui est le plus extraordinaire dans cette histoire! Ce qui ne me plaisait pas dans cette affaire, c’était la dimension de tromperie. Le Nord, c’était à l’époque des faits 20 ou 30% de chômage, avec toute la misère matérielle et psychologique qu’il entraîne. Pour vous donner une idée du climat, dans un certain nombre de familles, les enfants déjà grands n’avaient jamais connu leurs parents en activité. A Valenciennes, il ne restait plus au gens que le football pour se distraire. Ce sont ces gens-là qui ont été trahis.

    Tapie a voulu me rencontrer et il m’a fait le grand jeu, s’excusant du retard de son avion privé, me vantant ses entrées à l’Elysées, les services qu’il était en mesure de me rendre… Comme on ne subit que les pressions que l’on veut, toute cette mise en scène ne m’a pas inquiété.

    Ce qui était vraiment surprenant chez lui, c’était cette impression que rien de l’affectait vraiment. Même la prison était pour lui un label. Beaucoup de gens continuent à l’admirer. Il y a un aspect fascination, les médias nous amènent à créer de l’admiration pour des personnages douteux ! C’est incroyable ! D’ailleurs à ce sujet, les gens nous demandent de gérer leurs fantasmes et leurs peurs ! Le seul moyen de faire face, c’est d’appliquer la loi.

     

    Vous avez raconté qu’un jour, quand vous aviez une dizaine d’années, vous étiez allé avec votre mère rencontrer le directeur de l’école qui suggérait de vous envoyer au Séminaire. Elle lui a répondu « pourquoi pas, qu’il soit prêtre ou voleur, ce qui nous importe, c’est son talent à exercer son métier ! »

    Oui, tout à fait. Curieusement, j’ai souvent constaté, notamment lors de mes visites à la maison d’arrêt, que j’étais plus à mon aise avec de vrais voyous qu’avec des gens qui se font passer pour honnêtes.

    Il y a une citation que je trouve très juste et éloquente, qui illustre bien cette forme d’honnêteté que j’évoque. Je vous la livre « Il n’y a que les vieilles putains pour faire bien la morale » !

    Les assassins ne sont pas des gens plaisants, j’en conviens, mais ils acceptent la loi, les rapports sont avec eux relativement sains, ils offrent une sorte d’honnêteté qui me plaît. J’ai plus de difficulté avec ceux qui n’acceptent pas la justice.

     

    J’aimerais revenir un instant sur le personnage de Bernard Tapie. N’est-il pas l’effet miroir de notre époque ?

    Je vais répondre à votre question au sujet d’un autre personnage, qui a quelques points communs avec Tapie. J’avais été frappé il y a quelques années par le témoignage d’une femme âgée, interviewée dans le cadre d’un micro-trottoir au moment de la réélection de Balkany à la mairie de Levallois. Il venait d’être condamné pour avoir « confondu » la caisse de sa municipalité avec son propre compte. Cette femme avait donc répondu « Je voterai pour Balkany. Je sais bien qu’il a commis une erreur, mais on vous aurait proposé 200 000 francs, vous les auriez pris aussi ! » C’est sidérant d’entendre des choses pareilles. Bientôt, il faudra avoir un casier judiciaire pour être élu !

    J’entends souvent des gens dire « Tapie, oui, bien sûr il est malhonnête, mais qu’est ce qu’il est malin ! »…

     

    En tant qu’étudiant en droit, j’ai étudié dernièrement l’affaire d’un drame passionnel qui a eu lieu dans les années 50. Cette affaire, jugée en assises, a passionné la foule. Le criminel a été acquitté, ce qui a véritablement révolté la foule qui a trouvé ce jugement inepte. Croyez-vous en ce type de justice populaire, humaniste ?

    En cour d’assises, 3 magistrats et un jury de 9 personnes tirées au sort siègent. Si le droit est le véhicule de l’action en matière judiciaire, la dimension humaine tient une place extrêmement importante.

    La cour d’assises est un théâtre où chacun apporte son talent. Si tout le monde est compétent, le verdict sera sans doute à peu près juste. Si ce n’est pas le cas, les choses peuvent s’avérer graves. Quelques questions préliminaires s’imposent toujours relatives à l’affaire jugée : est-ce que c’est bien, est-ce que c’est mal ? Est-ce punissable pénalement ?

    Si c’est bien, on ne poursuivra pas, et ce sera rendu possible par toutes sortes de véhicules juridiques. Si c’est mal, c’est plus compliqué. Il n’existe pas un moment où un juge peut se dire qu’il a atteint la vérité car la morale ne s’apprécie pas par la loi. L’analyse d’une situation est toujours délicate. C’est la raison pour laquelle je vous invite à ne pas juger toutes les affaires au café du coin !

     

    Vous maniez aussi bien le droit que l’humour !

    Il ne me semble pas voir de légion d’honneur à votre veste ?

    Je ne l’ai pas oubliée !

    Un ami l’a proposé pour moi mais un conseiller d’Etat que j’avais épinglé n’a pas trouvé l’idée bonne. Trêve de plaisanterie, je ne la souhaite pas. J’ai peur qu’à force de la donner à des gens qui ne la méritent pas, elle ne finisse pas perdre de sa valeur. Et puis, que récompense-t-on chez un magistrat à qui on la remet ? D’avoir bien fait son métier ? Ça ne me paraît pas être le plus grand titre de gloire au terme d’une carrière. Ce qui me paraît important, c’est la neutralité avec laquelle ce magistrat a exercé sa fonction.

    Et puis, je ne me vois pas commencer à porter des insignes qui ne me paraissent pas avoir de sens par rapport à des personnes qui les ont vraiment mérités. Je serai beaucoup plus sensible à l’évaluation que je lirai sous vos plumes tout à l’heure !

     

    Compte-rendu réalisé par Laurence CRESPEL TAUDIERE
    www.semaphore.fr