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  • La gentillesse, la foi ou la morale fabriquent-elles des crétins ?

    Le 21 Mar 2014 - Catégorie : Les Rencontres du CERA

    Compte rendu de la 63ème Rencontre du CERA du vendredi 21 mars 2014

    Et de trois ! En publiant chez Plon « Apologie de la punition », c’est un nouveau pavé dans la mare que vient de lancer Emmanuel Jaffelin. Déjà en 2010, son « Eloge de la gentillesse », à rebrousse-poil du cynisme ambiant, avait bousculé les esprits bien-pensants. Il persistait en 2013 avec ce livre chez Flammarion « On ira tous au paradis : croire en Dieu rend-il crétin ? » Et puis aujourd’hui, il réhabilite la punition. Ce philosophe de terrain (il enseigne au lycée et est intervenu en prison) prône l’émergence d’une nouvelle éthique de gentilhomme, tout en critiquant la perte d’autorité. La fessée, dit-il, est désormais considérée comme une quasi-perversion et à l’école, l’autorité est devenue impudique. Il faut professer sans gronder… Emanuel Jaffelin décrit une société tétanisée par la peur d’humilier et qui, ne sachant plus punir, met indifféremment en prison le citoyen qui n’a pas payé ses impôts, la mère infanticide, le violeur et le psychopathe. Il faut réapprendre à punir, dit-il, car la punition est la condition de notre liberté.

     

    Présentation d’Emmanuel JAFFELIN par Patrick RABILLER

    Emmanuel, vous êtes un jeune philosophe, une personnalité émergente très sollicitée pour des conférences ou des interventions dans les médias nationaux, devenu professeur de philosophie après une carrière en Angola et au Brésil. Vous êtes professeur agrégé de philosophie au lycée Lakanal à Sceaux.

    Pourquoi la philosophie ?
    Vous nous avez répondu qu’à 4 ans, vous avez découvert la richesse du langage. A 17 ans, c’est la diversité et la multiplicité des visions du monde chez des écrivains qui vous passionnent, dans leur complexité et leurs connexions. Après avoir hésité entre lettres et philo, vous avez choisi cette dernière par engagement, incité par la possibilité qu’elle offre d’accéder à la sagesse, un mot central pour vous. Vous définissez la philosophie comme une invitation à établir des règles de vie qui nous rendent libres et heureux. Beau programme !

    Pourquoi la gentillesse ?
    Parallèlement à votre carrière diplomatique, vous ressentez le désir impératif d’écrire. Parmi vos ouvrages, « La petite philosophie de l’entreprise », des articles comme « L’entrepreneur, ce bâtisseur de société », « Le nouvel homme politique, c’est l’entrepreneur ». Autre type d’ouvrages avec « On ira tous au paradis », une « Apologie de la punition », un ouvrage qui nous intéresse tous en termes éducatifs. Je termine par « Le petit éloge de la gentillesse » qui rejoint notre sujet du jour. Pourquoi avoir choisi ce thème qui offre de multiples connexions dans notre société ?
    Le brésilien se définissant comme un homme cordial, il vous a semblé intéressant d’étudier cette cordialité à la fois immédiate et superficielle. A l’occasion de la journée de la gentillesse lancée par Psychologie Magazine en 2009, vous avez été amené à modifier vos analyses et à vous pencher sur ce concept étonnamment absent des dictionnaires. Comment cette notion ambiguë absente de la philosophie et pourtant si présente dans nos représentations vous a-t-elle conduit à constituer ce que vous appelez « une petite morale » ?
    Je vous laisse le soin de compléter vous-même cette modeste présentation avec votre talent d’interpellateur et non de provocateur, avec des angles de vue ô combien inattendus mais ô combien enrichissants pour vos auditeurs en quête fructueuse de sagesse. Je vous laisse la parole pour nous dire si la sagesse, la foi et la morale fabriquent des crétins. C’est à vous !

    Emmanuel JAFFELIN

    J’ai été enseignant avant d’être diplomate, choisissant à ce moment de ma vie les tropiques et l’exotisme, et puis je suis revenu à l’enseignement avec l’idée d’écrire.
    Parmi les 5 livres que j’ai publiés à ce jour, 3 portent sur le thème de la gentillesse, le 4° sur la foi et le dernier en date sur la punition. Jean-Michel qui m’a invité aujourd’hui a bien saisi le fil d’Ariane qui relie ma pensée au travers de ces publications. Certains journalistes se sont demandé comment j’avais pu passer de la gentillesse à la punition, comme de l’eau froide à l’eau chaude. L’idée d’écrire un livre sur la punition m’habitait depuis plus longtemps que celle d’écrire sur la gentillesse pour des raisons que je développe abondamment dans la préface du livre. J’ai découvert l’univers carcéral en allant voir en prison l’un de mes élèves auteur d’un casse. Quelques temps après, je suis revenu au sujet en entendant Michèle Alliot Marie déclarer que face au problème des suicides en prison, l’Etat avait décidé de distribuer des pyjamas en papier aux détenus pour qu’ils arrêtent de se pendre avec leur slip ou leur chemise… En réponse à cette triste proposition, j’ai écrit un article dans le Monde qui montrait que la prison ne punissait pas. C’était le début d’un processus qui devait m’amener à réfléchir aux fondements de la punition. Pour faire court, la gentillesse, c’est rendre service à quelqu’un qui vous le demande, et la punition, c’est rendre service à quelqu’un qui ne vous le demande pas. Il n’y a donc pas de discontinuité dans mes propos. Je creuse toujours le même sillon. Quant à la foi, Aragon disait de l’homme qu’il est un être qui creuse des galeries vers le ciel, j’essayerai d’étayer ce point de vue. Nous évoluons dans un monde réductionniste attaché à la démarche scientifique. La foi est une autre forme d’intelligence qui au lieu d’expliquer le haut par le bas, essaye d’expliquer le bas par le haut. Seul l’homme dispose de cette démarche, et congédier la foi, c’est à mon avis congédier l’humanité, en tout cas un certain humanisme. La gentillesse, la foi et la morale sont à mon avis 3 formes d’intelligence.
    Le titre de notre rencontre reprend celui d’un livre écrit par l’un de mes collègues qui s’appelle Brighelli : « La fabrique des crétins » qui dénonçait l’impuissance de l’école à apprendre aux élèves à lire, écrire et compter. Tel n’est pas du tout mon propos. Pour répondre à cette question « La gentillesse, la foi ou la morale fabriquent-elles des crétins ? », je vais développer 3 points. D’abord, la gentillesse, puis la foi, puis la punition, en guise de morale. Nous vivons dans un pays qui traite la punition sur le plan du droit. Je soutiens pour ma part que la punition a une essence morale que l’on ignore, c’est la raison pour laquelle on confie à l’Etat le soin de gérer toutes les punitions. On n’ose plus punir ni dans la famille ni à l’école.

    Je vais commencer par vous parler de la gentillesse en la traitant selon 3 parties.
    La première partie est l’histoire de la notion. Je suis venu à ce sujet à contre-courant. Je venais de la diplomatie qui est tout sauf gentille. Comme le dit Klaus Witz, la diplomatie, c’est la poursuite de la guerre par d’autres moyens. On y use davantage de cynisme que de gentillesse. J’avais passé 4 ans au Brésil, qui est un pays chaleureux. J’avais lu les propos d’un auteur brésilien mort depuis longtemps, Gilberto Freyre qui disait du brésilien qu’il était « l’homme cordial ». En fait, cette chaleur masque une flagrante inégalité qui caractérise encore le Brésil aujourd’hui malgré le règne de Lula et de ses successeurs, la gauche au pouvoir ayant essayé de raboter un peu les inégalités. Cette chaleur masque l’injustice mais n’empêche ni la malveillance, ni l’hypocrisie, ni le mensonge. Je rentrais donc du Brésil et je voulais terminer ma thèse sur la cordialité quand Psychologie Magazine a lancé la journée de la gentillesse, à l’instar des japonais qui avaient lancé l’idée dès 1963. Mon éditeur m’a suggéré alors d’écrire plutôt sur la gentillesse que sur la cordialité qui était un thème dont tout le monde se fichait. Comme j’avais envie d’être lu, j’ai accepté cette idée et me suis mis en quête de ce qui avait été fait jusqu’à ce jour sur la gentillesse dans la philosophie. Je me suis aperçu que la politesse avait droit de cité dans tous les bouquins de philo, mais pas la gentillesse. Pour comprendre cet angle mort, je me suis intéressé à l’histoire de la gentillesse que je vais vous raconter maintenant.
    Au commencement était Rome. Les romains parlaient latin et au VII° siècle, ils désignaient les nobles, ceux qui étaient issus des 100 familles qui fondèrent Rome par le terme gentilis. Ce qui ne désignait pas des gens bienveillants mais faisait juste état du fait que du sang noble coulait dans leurs veines. La gens désigne l’ensemble de ces familles. Le terme de gentilis va au cours des siècles se galvauder. Le gentili désignant l’esclave d’une famille de gentiles (nobles), donc tout et son contraire. Puis on va étendre le terme de gentilis aux nations que le peuple romain a conquises. Plus tard, le terme va désigner des nations extérieures à l’empire, voire ennemies des romains. Aucune caractéristique morale n’est alors associée au terme.
    La deuxième racine est chrétienne. La religion juive a précédé la religion chrétienne. Le « peuple élu » dispose d’un terme pour désigner celui qui n’est pas élu. A savoir le non-juif. On l’appelle le goy. Les juifs hellénisés qui parlent la langue savante choisissent de traduire goy par gentilis. Une secte encore balbutiante apparaît qui est la religion chrétienne. Les premiers chrétiens empruntent ce vocabulaire pour désigner le non-chrétien. Contrairement au juif qui ne cherche pas à convertir les non-juifs, le chrétien, à l’instar de Saint Paul, considère que celui qui n’est pas d’accord est convertissable. 3 types de populations apparaissent du temps de St Paul : les chrétiens, les païens que l’on peut convertir et les rebelles. Le premier enjeu était donc romain, le second était chrétien.
    Saint Paul était l’apôtre des gentils, ceux qui n’étaient pas chrétiens mais pouvaient se convertir au christianisme. Saint Paul, qui avait tué Saint Etienne au temps où il était juif, se convertit au christianisme et part à deux reprises autour du bassin méditerranéen pour prêcher la bonne parole. Au XIII° siècle après J.C., un autre théologien, Saint Thomas écrit une « Somme contre les gentils » qui a été un bestseller au moyen-âge. Il y déclare que le gentil est celui qui est païen, hérétique, juif ou mahométan mais susceptible d’être converti.
    En 2012, Benoît XVI crée un Parvis des gentils en s’inspirant du parvis de Jérusalem. Au VII° siècle avant J.C., les juifs y accueillaient tout le monde, les païens, les commerçants, mais ceux-ci n’avaient pas le droit d‘entrer dans le temple. Benoît XVI fait la même démarche de tendre la main à tout le monde, aux athées, aux agnostiques, dans une démarche très oecuménique mais aussi prosélytique. « Gentils » ne désigne donc ni les bons ni les méchants mais les mécréants, ceux qui ne sont pas dans la bonne croyance. La troisième phase de l’histoire de la gentillesse apparaît durant la période médiévale. A partir du XI° siècle, la vie de Saint Alexis ou la chanson de Roland en témoignent, on trouve l’expression « gentilz hoem » en vieux français. Les nobles se tournent de nouveau vers Rome. Les invasions barbares sont terminées, le noble s’autoproclame gentilhomme. On a donc « gentile » chez les romains, « gentil » chez les chrétiens et « gentilshomme » au moyen-âge qui désigne celui qui dirige un fief, une seigneurie, un village, et qui croit en Dieu. Jusqu’à la Renaissance, le terme de gentilhomme ajoute à son sens une valeur morale : la charité, le sens de l’honneur, le sens chevaleresque, la galanterie. A partir de la Renaissance, cette dimension morale va s’affaiblir. Le gentilhomme devient un homme de cour. Le roi à cette époque essaye de casser la féodalité en initiant une vie artificielle, superficielle, dans laquelle règne la séduction. Les fêtes se multiplient, le partage du pouvoir. Les seigneurs délaissent leurs territoires pour mener une vie de courtisans. On s’aperçoit que le gentilhomme décline en courtisan qui ne porte plus l’amour de Dieu et la charité comme Saint Louis, mais la compromission, l’hypocrisie, le mensonge. Il cherche à obtenir des titres, de l’argent, des fonctions. Le cynisme l’emporte sur la noblesse. Cette courtisanerie se poursuit jusqu’à la Révolution française, jusqu’à Louis XVI. On raconte que sous Louis XV, il était de bon ton de porter des chaussures à talons rouges, symbole du sang du peuple que la noblesse piétinait. On voit bien que le gentilhomme est tout sauf moral. La situation se soldera par la Révolution.
    Au XVIII° siècle, un compositeur peu talentueux mais très prolixe, Joseph de Boismortier, fait de la gentillesse un genre musical constitué de sons très harmonieux qui peuvent être associés au ballet, à la sérénade. Pour les aristocrates de cette période, la gentillesse n’est associée à aucune valeur morale, c’est un fonctionnement social. A la Révolution, on pend le gentilhomme. La nuit du 4 août, on abolit les privilèges, ce qui nous rend tous égaux.
    Lorsque j’ai lu tout ça à la BNF, j’ai compris pourquoi la notion de gentillesse était ambigüe, affichant une couleur tour à tour positive ou dépréciative. J’ai compris que pour travailler sur ce concept, je devais le sortir de son ambivalence et lui donner un sens univoque.
    En philosophie, un mot a un sens lorsqu’il n’en a qu’un. Dans cette optique, j’ai réfléchi aux raisons pour lesquelles on pouvait affirmer la part noble de la gentillesse. Cette dimension apparaît lorsque l’on rend service à quelqu’un. Ma définition est donc la suivante : « Etre gentil, c’est rendre service à quelqu’un mais à quelqu’un qui le demande ». Dans cette précision entre la notion d’empathie qui demande à être définie selon 3 axes :
    – Le respect implique une règle partagée, écrite ou orale, convenue, arbitraire, sans empathie ni chaleur.
    – La sollicitude est à l’inverse une empathie brûlante, c’est vouloir le bonheur des gens malgré eux, célébrée par le film culte « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain ». Cette jeune fille épie ses voisins pour trouver des stratagèmes afin de les rendre heureux. Il s’agit pour moi d’une forme d’intrusion dans la vie des autres. Amélie Poulain exerce une sorte de dictature à l’eau de rose. La véritable vertu de la sollicitude se place à mon sens dans le champ de la famille qui est une communauté culturelle dans laquelle la personne forme un tout avec le groupe.
    – La gentillesse est un intermédiaire, une médiété comme dit Aristote, entre l’empathie froide et l’empathie brûlante que je viens de citer. La gentillesse est ce que j’appelle une empathie chaude, qui fait appel à des humeurs qui se croisent. Une humanité se tisse dans la gentillesse. Comptetenu que je fais une différence entre les morales impressionnantes produites par les sagesses antiques et celles issues des 3 religions monothéistes. Elles vous disent comment vous comporter du matin au soir et de la naissance jusqu’à la mort. C’est pour cette raison que je les qualifie d’impressionnantes car elles vous imposent un moule, une certaine rectitude. En regard, la gentillesse est une morale impressionniste parce qu’elle procède par petites touches. Je me cale sur le courant artistique du même nom qui qualifie plusieurs disciplines artistiques. La peinture bien sûr, mais aussi la musique avec Fauré, Ravel, la littérature avec Proust, la philosophie avec mon philosophe préféré, Bergson. L’impressionnisme est le fruit d’une découverte scientifique de Newton qui démontre que par petites touches, on peut faire progresser un ensemble. La toile fait vibrer la lumière par la rencontre du blanc et des couleurs. La gentillesse est du même ordre. Si vous réalisez dans la journée un ou deux actes gentils, vous tapissez la société de bonne humeur.
    Il existe une vraie intelligence de la gentillesse, c’est du soft power, un moyen de semer de la douceur, tisser de l’humanité, tresser du lien.
    Nous vivons dans une société qui pense que la vraie intelligence est violente. C’est le cas de notre médecine qui multiplie les traitements offensifs. La gentillesse apparaît comme une médecine homéopathique, une médecine douce qui n’a pas d’effets secondaires.
    Etre gentil, ce n’est pas être fermé sur soi. J’oppose donc ma théorie de la gentillesse avec l’idée que nous sommes tous des sujets, des individus. Je ne suis pas comme Descartes qui revendique l’individualité. Quand on prête attention à ce qui se passe dans la gentillesse, on s’aperçoit qu’on n’est pas dans le cogito mais qu’on se libère de l’illusion du moi. Dit autrement, on s’aperçoit que dans la gentillesse, on fait l’expérience du non-moi. Je n’ai pas structuré ma théorie de la gentillesse sur le christianisme car j’estime qu’il est responsable du sens négatif de la gentillesse. Avec le Parvis des gentils, l’Eglise avance l’idée que les non chrétiens ne sont pas des crétins mais qu’ils ont besoin d’être éclairés.
    Lao Tseu dans le Tao tekin parlait de la complémentarité du Yin et du Yang. Notre société est animée par la dualité entre hommes et femmes, homo et hétérosexuels, le bien et le mal, etc. Le taoïsme ne pense pas du tout les choses de cette manière. Pour asseoir son propos, Lao Tseu prend l’exemple de la roue en bois pleine qui pour tourner doit se trouver sur un moyeu que la relie à un essieu. C’est la même chose dans la vie morale. Nous devons faire le vide de nous-mêmes pour accueillir autrui et s’apercevoir que nous sommes des métiers à tisser de la relation humaine, de la RH comme disent les entrepreneurs qui commencent à s’apercevoir de la richesse de cette dernière. La politique gonflée par son ego ne génère plus de richesse comme peut le faire la gentillesse. Par la gentillesse, je mets fin au tout à l’ego et je fais l’expérience existentielle et extatique de sortir de mon moi. Le moi est une pure illusion civilisationnelle. Nietzsche disait que le « Cogito ergo sunt » de Descartes n’était qu’un pur produit de la grammaire. Il existe plusieurs langues dans le monde qui ne possède pas le prénom « je ». Au sein de ces cultures, l’individu se définit par son réseau de relations.
    Ma philosophie de la gentillesse est une philosophie humaniste. Ce que je découvre de l’homme, c’est qu’il est un humus qui fertilise la relation humaine.

    La deuxième notion que je veux aborder est la foi, qui diffère de la croyance. Le scientifique ne croit pas de la même manière que l’homme religieux. A la fin de « La critique de la raison pure », Kant distingue 3 formes de croyances : l’opinion, la foi et la science.
    L’opinion est une croyance doublement insuffisante, d’un point de vue objectif et subjectif puisque je suis prêt à la modifier à la lumière de nouvelles informations. Je ne dispose pas d’un nombre suffisant d’informations pour l’asseoir solidement.
    La foi est objectivement insuffisante et subjectivement suffisante. Par exemple, je ne peux pas prouver l’existence de Dieu, je ne peux qu’y croire. Mais le fait que personne ne peut prouver l’inexistence de Dieu nourrit ma foi et ma croyance.
    La science repose sur une croyance objectivement et subjectivement fondée. Je crois subjectivement à la démonstration ou à la preuve scientifique justement parce que j’ai le moyen de la prouver dans l’objet. La croyance est donc générique des 3 attitudes, l’opinion, la foi et la science.
    Dans mon petit livre qui vous invite tous au paradis, j’identifie 3 moments dans l’histoire de la foi. Je m’appuie pour cela sur 3 images : Dieu expire, Dieu respire et Dieu inspire.
    Dieu expire. Le premier moment se situe au moment très lointain de la mort de Dieu. La philosophie est née de l’opposition entre le logos et le muthos. Ce qui signifie que les premiers philosophes, qui n’étaient pas athées pour autant, avaient une explication scientifique de la nature. Ce qui ne les empêchait pas d’aller sacrifier des poulets au temple par respect pour les gens pieux… Ils opposaient à l’explication de la nature par la religion une explication rationnelle. Pythagore avec les nombres, Thalès avec l’eau, Platon avec des idées, etc. La mort de Dieu commence là. La foi est attaquée par les philosophes qui sont la matrice de la science. C’est parce qu’ils veulent connaître la nature directement qu’à partir du XVII° siècle, on scindera la religion de la connaissance scientifique pour donner naissance à la physique, la religion étant cantonnée au stade métaphysique. La mort de Dieu coïncide avec la confiance grandissante qui se déploie en direction de la raison qui peut tout expliquer et tout comprendre. Aujourd’hui, il y a les gens qui se disent rationnels, qui ne croient pas en Dieu puisqu’aucune expérience ne peut être menée à ce sujet, et de l’autre côté les gens animés par la foi qui pensent que Dieu n’est pas un objet et que seule la croyance permet de communiquer avec lui. Dieu est mort car il y a de bons arguments pour se débarrasser de la foi. Aujourd’hui les gens athées ne font guère plus d’efforts que ceux qui étaient croyants autrefois. Avant les gens allaient à l’église, maintenant ils vont en cours de maths, de physique et de SVT. Au XII° siècle, un blanc manteau d’églises couvrait le territoire, aujourd’hui on constate un large manteau de laboratoires de recherches, qui créent de l’économie et de la richesse sur un autre mode. Il n’a pas plus d’intelligence chez les non-croyants d’aujourd’hui que les non-croyants d’hier.
    Dieu respire. Dans tous les pays athées dans lesquels on a lutté contre la religion, notamment dans les pays marxistes, on a vu s’ouvrir à nouveau les portes des églises. On s’est aperçu que la science avait ses limites et que l’homme continuait à creuser des galeries vers le ciel, comme disait Aragon. On n’est pas tout à fait satisfait de la vie éclairée uniquement par la science. Au-delà de la physique, il y a donc bien la métaphysique.
    Dieu inspire. Certains philosophes, comme Feuerbach qui a inspiré Sartre, disent que l’homme est le seul animal religieux. La respiration de l’homme est une forme d’élévation et à l’inverse, il y a arrêt, paralysie, sclérose du corps lorsqu’il y a expiration. On est en mouvement quand on respire physiquement, intellectuellement et spirituellement. Je me suis beaucoup inspiré de Bergson pour cette 3° partie, le théoricien de l’élan vital, qui en décrit les différentes strates. Notre société a éliminé la prière alors qu’on aime demander, ce qui règle d’ailleurs la loi de l’offre et de la demande. On se définit aujourd’hui autour de la marchandise et des marchands et on a oublié la prière, qui est peut-être la seule demande gratuite. Quand on fait cet effort de prier, quelle que soit sa religion, on s’aperçoit qu’il se passe en nous quelque chose. Bergson parle de dynamique et de mécanique dans ce mouvement. Le mécanique intervenant dans la science, le dynamique dans le spirituel. Quand on prie, notre position n’est pas réductible à un algorithme ou à une formule mathématique. On fait l’effort de se conduire par le haut et non par le bas. Si on ne fait confiance qu’à la science, on va juste savoir que nous sommes condamnés par notre génome à mourir à telle date. Ce qui ne fait que produire de l’anxiété, du rabougrissement, certainement pas de l’élévation, de la générosité et du don de soi.

    Mon troisième sujet est la morale.
    Les américains ont pour ainsi dire perdu toutes leurs guerres mais là où ils sont forts, c’est dans le soft power. Ils ont bien compris que l’intelligence fonctionnait dans la douceur et non dans la violence. Aujourd’hui, il existe 3 formes de douceur. Les médecines douces dont j’ai dit un mot, l’économie solidaire qui est un modèle qui vise à réintégrer les gens éloignés du circuit du travail, et les énergies douces, comme les éoliennes face aux méthodes violentes comme la fracturation hydraulique. La gentillesse est une nouvelle forme d’intelligence. C’est du soft power, ce que les anglais appellent du tactful qui implique l’écoute d’autrui. J’insiste sur le fait qu’il n’est pas question ici de sens du devoir. Je fais les choses quand je veux et quand je peux mais pas parce que je le dois. Cette morale impressionniste s’accompagne de l’idée que quand je ne suis pas gentil, je ne suis pas pour autant méchant. Je n’ai pas de culpabilité à éprouver. La gentillesse, à la portée de tous, tisse un tapis de bonne humeur qui vaut à mon avis tous les régimes politiques.

    Je vais vous entretenir maintenant de la punition. Je me suis aperçu que nous vivions dans un désert punitif. En tant que père et que prof, je suis intrigué par cette société qui ne veut plus punir et qui accepte qu’un détenu se suicide en prison tous les 3 jours.
    Le désert punitif est le fruit de l’évolution historique du champ pénal. On a confié de plus en plus la punition à l’Etat. L’Etat est finalement le seul à avoir le droit d’être violent. Violence légitimée par le droit. Ce droit va de travers parce qu’on n’y réfléchit pas. La prison ne joue pas un rôle de punition, elle est là comme un événement historique. Au moyen-âge, la prison était un lieu où l’on entreposait des corps avant qu’on ne les punisse vraiment par la torture, dont on sortait rarement sauf. Nos sociétés ont évolué intelligemment en supprimant cette violence extrême. On a supprimé la torture mais on a gardé la prison sans réfléchir. On ne s’est jamais posé la question de savoir si la prison avait un effet punitif ou pas. Je suis convaincu qu’elle n’en n’a pas. En visitant des prisonniers en quartiers de QHS (Quartiers de Haute Sécurité), qui en avaient au moins pour 17 ans, je me suis aperçu qu’ils étaient définitivement cuits. On ne pouvait plus rien faire pour eux. Je milite pour qu’en France, on conserve uniquement une ou deux prisons qui auraient pour vocation d’héberger des personnes susceptibles de récidiver dans le domaine du crime.
    Je me suis inspiré de quelques pages extraites de « Tristes tropiques » de Claude Lévi Strauss, qui montrent que les anthropophages sont finalement moins violents que nous dans la mesure où ils n’excluent pas certains membres de leur société comme nous le faisons mais rendent hommage à leurs victimes en les mangeant. Alors que nous les vomissons en les jetant en prison. On honore la future victime en lui donnant de bons mets, des femmes, etc. avant de le tuer, et on invite son épouse à partager sa dépouille au cours d’un repas. La punition est un facteur d’intégration des communautés ennemies. Nous faisons le contraire. Quand quelqu’un commet une faute, on l’exclut immédiatement.
    Autre exemple, quand un amérindien est reconnu coupable de vol, on brûle son tipi et toutes ses affaires, ce qui représente beaucoup, puis on reconstruit avec lui le tipi et on lui redonne des objets. Là encore, on voit bien que l’individu n’est pas exclu mais symboliquement humilié, ce que nous refusons pour notre part. A cause des Droits de l’homme, de notre humanisme soi-disant respectueux de la dignité humaine, on a déplacé la punition. L’humiliation apparaît après, non pas dans le système judiciaire mais dans le système pénal, quand les personnes sont inréinsérables. Je me dis qu’il faut remettre l’humiliation au coeur de la punition.
    La deuxième raison qui explique que nous ne punissons plus vient du fait que nous ne nous définissons plus comme une société de la responsabilité mais comme une société de victimes potentielles. La punition a donc disparu de tout ce que l’Etat ne contrôle pas. Les parents ont peur et honte de punir. Les profs ne punissent quasiment plus. On n’ose plus penser la famille sur un autre modèle que celui du droit et de l’affect. On n’ose plus caresser ses enfants de crainte d’être accusé de pédophilie, et on n’ose plus donner une fessée de peur de se voir accuser de maltraitance. Il existe je crois une intelligence punitive qui doit passer par le corps. A l’école, il y a des règlements qui sont de plus en plus vidés de leurs contenus. La plupart du temps, pour le punir, on isole l’enfant, selon le modèle de la prison.
    Dans la communauté du sport, c’est l’arbitre qui punit. La faute est la condition d’exercice du jeu. Sans elle, le sport n’existerait pas. Mais parallèlement, on oublie parfois que les vraies fautes sont chimiques. Pour que les sportifs soient médiatisés, il faut qu’ils ressemblent aux gladiateurs en termes d’énergie… Il y a une confusion au niveau du sport. Les fautes chimiques, les plus graves, ne sont pas punies.
    Au sein de la diplomatie, on punit allègrement au Yémen, en Syrie, en Irak, dans des pays qui n’ont plus d’armées pour se défendre. Les occidentaux s’en acquittent avec une bonne dose de morale. C’est ici qu’on comprend que la source de la punition est fondamentalement morale.
    L’Etat a confisqué la punition en la transformant en une chose juridique. La justice a eu l’énorme mérite d’arrêter la vengeance. Comme nous sommes élevés en démocratie, nous ne nous vengeons pas mais allons ester en justice. Le juge se substitue à ma pulsion vengeresse pour rétablir un ordre, il a pour objectif d’équilibrer et de contenir la vengeance. Après avoir endigué la vengeance, la justice devrait aujourd’hui être capable de faire triompher le pardon. Ce qui demande l’intervention d’hommes pourvus d’une autre hauteur de vue spirituelle. Herbert Spencer, un philosophe anglais, disait « finalement, quand on juge, notamment au sein d’un jury d’assises, les jurés vont décider en fonction de celui qui a le meilleur avocat. C’est celui-là qui remporte le procès. Cette justice ne repose donc pas sur la vérité mais sur la vraisemblance. Comme au théâtre et au cinéma. »
    Je propose dans mon livre une théorie de la punition qui procède de manière inverse à l’actuelle. Au lieu de réfléchir d’abord à la justice en élaborant des lois, puis en les faisant adopter par le vote, puis en trouvant des punitions ad hoc, nous pourrions réfléchir à la punition puis repenser la justice. Lorsque nous serons capables de procéder ainsi, je crois que nous aurons changé de civilisation.
    Dans le ghetto de Varsovie en 1942, un homme assiste à l’exécution de sa femme et de ses 4 enfants. Il veut les rejoindre mais comme il parle couramment allemand et que l’état-major a besoin d’un interprète, les soldats refusent de le tuer. Il aurait pu tout faire pour se suicider mais il a pris la décision de pardonner aux allemands et de placer définitivement sa vie sous le sceau de l’amour. C’est un discours extrêmement difficile à entendre et à pratiquer mais c’est possible et la religion peut nous y aider. L’idée de la punition est là. Il faut punir dans la perspective de pardonner. Si on commence à exclure celui qui a commis une faute, rien ne pourra être fait de constructif. « L’apologie de la punition » n’est en aucun cas un retour aux méthodes d’antan mais une invitation à réfléchir sur la justice et le système pénal, ne pas laisser uniquement la main à l’Etat en permanence mais la passer aussi à l’esprit. Vous voyez mieux maintenant comment la gentillesse, la foi et la punition se connectent. Celui qui est dans le pardon va forcément tisser une autre relation humaine que celui qui délègue la vengeance à l’institution judiciaire.
    La gentillesse fabrique-t-elle des crétins ? Bien sûr que non, elle participe à une forme d’intelligence qui n’est pas celle des QI mais qui tisse une humanité nouvelle et solidaire.

    Extraits des questions-réponses :

    Comment pourrions-nous punir sans exclure les détenus de nos prisons françaises ?

    140 000 personnes sont condamnées tous les ans. On tâche d’en laisser dehors 80 000. 60 000 sont donc incarcérées. On répond au problème carcéral de façon comptable en se demandant comment faire pour désengorger les prisons puisqu’on ne veut plus en construire en raison des coûts. Notre justice n’a plus rien de juste. On essaye de trouver des solutions qui n’ont rien à voir avec la nature de la punition.
    Un autre type de raisonnement est possible. Les néozélandais ont institué, en s’inspirant des peuples maoris, la justice réparatrice. C’est-à-dire que dans le cadre de petits délits, on fait se rencontrer la victime et le fautif pour trouver des solutions ensemble. En France, le système s’instaure peu à peu. Dans mon livre, je prends 3 modèles pour punir :
    – Chez les Indiens nord-américains, le modèle est l’humiliation
    – Chez les Maoris, le modèle est la négociation
    – Chez les occidentaux, il s’agit de l’amende. Ce modèle établit un parallèle entre l’argent et la prison. Du temps d’Aristote, l’argent était déjà un des moyens d’échanger des biens. Aristote avait remarqué que l’échange dans le seul but d’obtenir de l’argent était un mauvais moyen. Il appelait cela la chrématistique, qu’on pourrait appeler aujourd’hui la spéculation. Petit à petit, l’argent s’est imposé comme un universel. Autrement dit ce qui était un moyen est devenu une fin. Il s’est passé exactement la même chose avec la punition. Autrefois on mettait les gens en prison avant de les torturer et de les tuer. Aujourd’hui ce qui était moyen de détention est devenu punition à part entière. Mon idée est donc de repenser une nouvelle forme de punition qui ne soit pas la prison puisqu’enfermer n’est pas punir. On protège la société mais on ne punit pas. La peine de mort n’est pas non plus une punition puisque la punition est le cheminement que la société fait avec le fautif pour lui pardonner.

    Je distingue 3 degrés de punition :
    – L’humiliation, compte-tenu qu’il ne faut plus intervenir par procès. Vous voyez la tournure qu’ils prennent… Il est navrant de voir qu’aujourd’hui la vérité doit surgir de la preuve scientifique. Ce qui finit sous la forme de duel entre 2 avocats, ce qui est profondément injuste. Regardez à cet égard l’histoire d’Oscar Pistorius.
    Le premier moyen pénal que je préconise est de mettre l’humiliation au coeur du processus punitif. L’individu doit faire le chemin de s’expliquer, recoudre, s’excuser, tracer sa vie future. Et la société doit très vite le réinsérer. Je prends l’exemple de ce père portugais condamné pour avoir étouffé sa petite fille tétraplégique. Cet homme n’a rien à faire en prison. Il a tué quelqu’un certes, mais il n’est pas criminel pour autant. 80% des personnes incarcérées pour crime ne sont pas des criminels. Ils ne vont pas récidiver. Il faut donc prendre le temps et les moyens de mettre en scène cette humiliation sous les yeux du public, ce qui passe par le licenciement de nombreux juges et le recrutement d’autant de psychologues. Aujourd’hui les condamnés entrent en prison dans l’ombre, de la manière la plus discrète, alors que l’humiliation est une lumière qu’on jette sur le coupable.
    Je suis allé rencontrer les Kunas. Il s’agit d’un peuple qui compte environ 75 000 âmes réparties dans un archipel du Pacifique. Je leur ai demandé en quoi consistait leur punition. Le premier procès qu’ils font, c’est de faire asseoir le présumé coupable sur un tabouret d’enfant. Cette démarche est assez logique puisque celui qui commet un crime accomplit un acte de mégalomanie en se haussant du col, en prenant la vie ou des objets qui ne lui appartiennent pas. On le conduit donc à redescendre, à reprendre sa place. On l’humilie donc en l’exposant au regard de tous. Le premier prix à payer est de rendre des comptes, expliquer son acte pour que la victime puisse dans ce processus trouver un chemin vers le pardon plutôt que d’être en retrait pour déléguer sa vengeance à l’Etat.
    – La deuxième peine, c’est la négociation sous forme de conciliation, réservée aux délinquants plutôt qu’aux criminels. Il s’agit d’une confrontation immédiate avec des intermédiaires pour que chacun comprenne que celui qui a commis la faute s’engage à la réparer et que le lien social soit retissé.
    – Le troisième mode de punition est l’amende qui s’appuie sur la valeur « divine » et universelle de l’argent. Quand on vous prend de l’argent, on vous dédivinise et on se retrouve en difficulté. Pratiquer l’amende pour tout ce qui concerne les infractions est un moyen qui me semble très efficace.

    Sur qui marchent les personnes qui portent des chaussures Louboutin aux semelles rouges ?

    Le code de cette marque est aristocratique, ce sont d’ailleurs des chaussures qui coûtent cher. Quand on porte ces chaussures, on n’est pas dans la middle class ni dans la compassion à l’égard des classes laborieuses. Mais ce n’est pas très gênant quand on les porte dans les salons du Crillon.

    Qu’est ce que la prière ? Différences, ressemblances avec la méditation de pleine conscience ?

    La question de la Mindfulness m’intéresse beaucoup. On dit que le bouddhisme est à son origine. Les américains sont très forts pour extraire les éléments efficaces dans les palimpsestes de l’Histoire. La Mindfulness est une technique qui permet de s’approprier chaque instant sans le projeter sur toutes ses angoisses et espérances. L’instant est vécu comme une plénitude à savourer. La Mindfulness est une instrumentalisation de la religion en vue d’en faire un acte méditatif qui me permet d’être efficace au travail et bien dans ma vie.

    La prière me semble relever d’une autre dimension de la temporalité. La religion n’est pas tournée vers le bien-être et il ne s’agit pas d’un mode de vie sociale. La religion nous interpelle intérieurement et nous relie extérieurement, d’où le mot religere qui signifie « relier ». Elle propose la conjugaison de l’instant et de l’éternité. La prière nous fait sortir de la temporalité et des exigences sociales. On ne cherche pas le bien-être ou l’efficience. C’est une parenthèse durant laquelle on retrouve de l’énergie. On ne va pas vers la prière pour en attendre quelque chose de précis. La prière est un vrai modèle de gratuité. Je dis souvent que les psychologues vendent le bien-être et les philosophes l’être. Je crois qu’on est dans ce registre-là avec la religion. La prière est un acte inspirant, élévateur et nourrissant.

    La Mindfulness inscrit les gens dans un équilibre interne alors que la prière crée un déséquilibre positif d’ordre spirituel qui peut faire basculer la vie de ceux qui la pratiquent. Le trader de Londres peut ainsi faire le choix de devenir moine dans les quartiers nord de Marseille.

    Peut-on prier n’importe où ?

    Bien sûr mais il y a des lieux où l’on sent une énergie qui n’est pas celle de l’économie parce qu’il y a du don.

    Vous avez évoqué le judaïsme et les religions chrétiennes, pensez-vous que l’Islam peut avoir une influence sur la société occidentale aujourd’hui, notamment en France ?

    L’Islam est la plus récente des 3 religions monothéistes qui part un peu en vrille en ce moment en raison des extrémismes, du mouvement de la décolonisation, des intégristes et non des intégralistes, mais elle n’a pas dit son dernier mot. Il existe une vraie richesse dans l’Islam malheureusement caricaturée par nous-mêmes et ceux qui veulent en fait une instrumentalisation politique. L’exclusion est un principe anthropologique. On se construit en excluant. C’est un des fondements de ma théorie de la punition. Nous devons penser une punition qui englobe et non qui exclut.

    Pour en revenir à l’école, je ne suis pas opposé à la burqa. Quand je vois des élèves qui portent des sousvêtements apparents ou se promènent les seins pratiquement à l’air, je me dis que ce signal que les musulmans nous envoient n’est pas celui du crétinisme mais un signal qui nous avertit que nous sommes allés trop loin dans l’érotisation de tous les rapports humains et qu’il nous faut revenir à une position de bon sens.

    J’avais lu il y a quelques années qu’on expliquait l’inclination vers le mysticisme et la prière de façon neurologique. Les scientifiques auraient découvert un lobe du cerveau dédié à ce besoin, d’ailleurs plus développé chez les femmes que chez les hommes. Qu’en pensez-vous ?

    Les scientifiques mènent une vraie aventure en essayant de comprendre les choses. Mais leur approche constitue une réduction d’un ensemble à ses éléments constituants. On arrive à bricoler des brindilles d’ADN mais on a du mal à reconstituer un éléphant en laboratoire. Et je pense la même chose pour la prière, on explique le haut par le bas. Ce qui est une manière de justifier l’athéisme, en disant que finalement, il s’agit d’une émission de notre cerveau. Même si on ne peut pas prouver que Dieu existe, même si on arrive à montrer par des IRM qu’une partie du cerveau plutôt qu’une autre s’active lorsque l’on prie, ça n’explique pas tout ce que la prière apporte et ce qu’elle est capable d’engendrer dans l’humanité. Ce discours réductionniste pourrait justifier qu’on ferme les églises pour construire des usines nucléaires qui produisent de l’électricité partout mais n’éclairent pas beaucoup l’humanité de l’intérieur. Ces explications réductionnistes permettent de fabriquer des médicaments, de soigner des pathologies, mais il ne faut surtout pas se guérir de la prière qui est une belle source d’énergie. Lao Tseu dit « Mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres ». C’est très bien de savoir expliquer rationnellement, mathématiquement, mais ça ne provoque pas l’empathie.

    Il existe différentes formes d’intelligence, dont la gentillesse dites-vous, j’aimerais savoir quelles sont les autres formes d’intelligence ?

    Il y a des hiérarchies dans les formes d’intelligence. Je mets la morale au-dessus de l’intelligence strictement mathématico-mécanique. Bien que ce soit celle-ci qui soit surtout valorisée dans nos sociétés. Dans mon lycée, il y a 10 classes scientifiques, 3 classes économiques, et 1 littéraire qui accueille des élèves qui n’ont pas forcément grand-chose à y faire. Nous valorisons donc l’intelligence qui prône le réductionnisme dont je viens de parler. La philosophie est une activité d’abstraction. Les mathématiques sont un jeu de l’esprit qui nous prépare à la philosophie qui elle-même nous conduit à la sagesse. Mais si aujourd’hui nous ne pratiquons les mathématiques que vers le bas, en tentant de tout maîtriser, de mettre la nature sous tutelle, de dominer le plus d’individus possible, en réduisant nos organisations à des instituts de gestion, on risque de perdre notre humanisme, et peut-être à long terme notre humanité. La gentillesse est une possibilité offerte à l’esprit de se comprendre lui-même comme esprit. Nous ne sommes pas seulement un corps parce que nous avons cette aptitude à tisser du lien tout au long de notre vie.

    Une récente étude américaine a mis en lumière une question importante : perd-t-on de l’argent quand on est gentil dans le milieu de l’entreprise ? 10 000 personnes ont répondu à ce questionnaire. Concernant les femmes, la gentillesse ne changeait rien à leur progression, qu’elles soient tueuses ou gentilles, leur carrière n’en pâtissait pas. En revanche, les choses changeaient concernant les hommes. Ceux qui se comportaient comme des bad boys, qui tiraient le tapis sous les pieds de leurs collègues pour prendre leur place et monter dans l’organigramme gagnaient 7000 $ de plus par an. Cette étude ne prouve rien mais légitime un air du temps, donc une idéologie. Nous sommes des prédateurs, y compris sur nos lieux de travail. Or j’essaye de prouver que le champ de l’entreprise est poreux. Ce qui s’y passe se diffuse partout, dans la famille, le lieu de culte, le club sportif, l’assemblée où l’on délibère, que ce soit sur le plan local comme international. Si l’on cultive le mépris en entreprise, on l’exporte ailleurs.

    Ceci étant, les conclusions de cette étude ne sont pas tout à fait justes car on n’a pas pris en compte ce que coûte son comportement à ce bad boy qui gagne 7000$ de plus par an. Il a mauvaise conscience même s’il affiche son cynisme sans scrupule. Il exerce ce comportement également à l’extérieur, donc il divorce plus vite qu’un autre et doit payer une pension (à retirer des 7000$), il récolte des amendes car il pique la place « handicapé » au supermarché, jusqu’au jour où il va se faire coincer par plus cynique que lui. La gentillesse est supérieure aux autres car elle réfléchit à plus long terme. Elle témoigne que la souplesse est plus forte que la rigidité.

    Qu’en est-il du pervers narcissique puisqu’il jouit de faire du mal autour de lui ?

    Vous avez remarqué que de nouveaux types psychologiques apparaissent régulièrement. Dans l’antiquité grecque, les hommes étaient pédophiles. Le maître éduquait son disciple corporellement et intellectuellement. Aujourd’hui, la pédophilie est devenue un stigmate.

    La même chose se produit avec le pervers narcissique. Cyrulnik a inventé un très beau concept qu’est la résilience, qui marche très bien dans les médias, qui est en réalité une reprise du concept de sublimation de Freud. Je trouve qu’on étiquette un peu trop vite les gens au lieu de se poser la question des valeurs qui structurent notre société, qui encouragent ce type de comportements. J’aimerais que la société se pose la question de savoir comment on en est arrivé là. La catégorie du pervers narcissique est l’incarnation de ces valeurs, c’est un profil psychosociologique. Il existe des sociétés dans lesquelles il n’y a pas de pervers narcissiques.

    Notre France, qui est une société marchande, paraît très pessimiste actuellement, les extrêmes sont apparemment en train de monter. N’êtes-vous pas à contre-courant en portant les idées que vous défendez ?

    La France manque de confiance en elle. Ce qui la fait passer pour arrogante aux yeux des étrangers. Bergson dit qu’on ne tient aux récompenses que dans la mesure où l’on n’est pas sûr d’avoir réussi. Les gens qui vont chercher des trophées pensent qu’ils ne sont pas à la hauteur. Ceux qui ne cherchent pas la compétition, la reconnaissance, sont plus équilibrés, plus sûrs d’eux.

    La France veut à tout prix conserver son statut de 4° puissance mondiale alors que passer à la 6° ou la 7° place ne serait pas très grave. Nous sommes dans un véritable complexe d’infériorité depuis Vercingétorix !

    Je dis que le nouvel homme politique est l’entrepreneur puisque le rôle de l’homme politique est avant tout de tisser du lien entre tous les acteurs de la société. De cet ensemble bariolé, il faut faire une trame un peu homogène. On vit dans un monde dans lequel l’économisme règne. François Hollande est devenu un VRP, on le voit quand il part en voyage officiel en Inde ou en Chine avec des entrepreneurs. Il n’est plus là pour faire de la politique au sens noble du terme. C’est donc l’entrepreneur qui est devenu le premier homme politique, qui ne peut pas se comporter comme un prédateur ou un simple créateur de richesses. Il doit faire en sorte de créer de bonnes relations dans cette sphère de sociabilité qu’est l’entreprise pour que tous les salariés rentrent chez eux sans y apporter l’émanation d’une mauvaise ambiance. Il doit aussi donner un modèle dans les assemblées où l’on délibère.

    Puisque nous parlons de politique, vous qui avez été diplomate, qui connaissez bien la culture allemande, quid des relations franco-allemandes ?

    Nous sommes dans un rapport de chiens de faïence. Les rapports entre les deux peuples ne sont pas du tout symétriques.

    Les allemands sont très francophiles. De nombreux jeunes allemands apprennent le français à l’école. Ils ont une moins grande considération du français en tant que tel. Nous avons la réputation d’être des latins pas très organisés.

    Pour les français, c’est l’inverse. On admire les allemands pour leurs performances industrielles et leur capacité à s’organiser mais nous n’avons aucun intérêt pour leur culture. Alors que les allemands éprouvent un véritable amour pour la culture française. Notre tandem n’existe pas, il est strictement politique. Il est faux de penser que la France et l’Allemagne sont la matrice de l’Europe, ce qui limite tous les autres pays alors que tout le monde devrait avoir une place noble.

    Une question un peu plus philosophique : est-ce que le progrès de la raison dans l’histoire bénéficie à la gentillesse ? Et n’y aura-t-il pas de limite au développement de la gentillesse avec l’insociable sociabilité ?

    Péguy disait que la morale déclinée par Kant a raison mais qu’elle n’a pas de mains, c’est une morale qui prône l’autonomie, celle-ci se soumettant intellectuellement à une règle universelle, sans prendre en considération l’intérêt subjectif, affectif. Je dis qu’au contraire la gentillesse, c’est une source de progrès puisqu’elle est empathique. J’ai inventé un nouveau cogito, « Je suis gentil, donc je suis ». Je découvre que je ne suis pas un « je » mais un métier à tisser.

    Je pense qu’il ne faut pas faire confiance à la raison pure qui dessèche. Il faut de la chair, de l’humidité, de l’humus pour que les choses trouvent leur place.

    La gentillesse ne doit pas être institutionnalisée. Je refuse une chartre de la gentillesse. Quand je suis gentil, je le fais gratuitement, sans attendre un retour sur investissement, mais je sème quelque chose. La gentillesse tapisse la société de bonne humeur et elle relie les hommes les uns aux autres. Elle constitue une intelligence morale qui consiste à se dire que j’abandonne un peu de moi quand je suis gentil. Petit à petit, je développe le goût des autres, ce qui peut me faire basculer dans le don total, selon une nouvelle forme d’économie. A un moment donné, on trouve tellement de sens à être tourné vers autrui qu’on se dit que c’est là que se trouve la vraie richesse. Je développe en moi non pas des tumeurs mais de bonnes humeurs qui accompagnent la santé, peut-être même la sainteté !

    Concernant l’insociable sociabilité, qui part du principe que les hommes développent leurs meilleures qualités à la faveur d’oppositions et de tensions entre eux, Kant dit que les hommes ne sont pas faits pour vivre les uns avec les autres et qu’il faut des lois pour que le liant prenne. Je pense que même si la nature humaine a des gènes agressifs et que la convertir à la gentillesse relève d’une entreprise pharaonique, il est préférable de regarder vers le haut. Qu’est-ce que ça me coûte d’être gentil ? Est-ce que j’y prends goût ? Est-ce qu’ainsi je vais à la rencontre de moi-même ? L’insociable sociabilité perd alors le crédit de son hypothèse. A la lecture de mon livre sur la punition, certaines personnes me disent que ça ne marchera jamais. Mais je pense que nous changerons d’institutions si nous changeons de pensée. Prenez l’exemple du sport. Si on avait proposé à César et Caligula de modifier les jeux en coiffant les tridents par des morceaux de mousse, ils auraient ricané. Je propose autre chose pour le sport. Au lieu de penser que le coeur en est la compétition, je propose qu’on mette en avant la coopération. On pourrait essayer de tisser un lien entre l’économie et le sport dans le sens de la conciliation. Le dopage n’y aurait plus sa place. Dans quelques années, on pourrait regarder le sport en étant sidéré de constater la violence qui s’y déchainait.

    L’insociable sociabilité, il importe peu de savoir si elle est naturelle ou pas, si elle est vraie ou fausse. C’est une question qu’on ne se posera plus si l’on regarde les choses autrement.

    J’aimerais revenir sur la question de la compétition, pas « contre » mais « pour ». Le sport est d’abord une compétition avec soi-même. C’est peut-être un peu idyllique mais j’aimerais trouver du sens à la compétition rapportée à la société.

    La compétition est un modèle d’économie psychique. On pourrait niveler le sport par le haut si on plaçait la charité, l’entraide et la coopération au coeur de cette activité.

    Pour reprendre l’exemple de l’école, vous avez en section S les enfants des parents qui ont eux-mêmes fait S. On assiste à la reproduction des élites. Les classes ES sont déjà plus métissées. Et dans les classes STG, donc techniques, il n’y a plus que les enfants issus de l’immigration. Voilà comment se passe la compétition. Suivant ce principe, en prison, il n’y a presque pas de blancs. On a choisi ce mécanisme social non pas pour tirer ces populations vers le haut mais pour les maintenir dans l’ombre.

    L’idée donc de faire du sport un moyen de pardon et de libération est une autre manière de relier les gens.

    Si demain, l’une de vos deux filles mourait, renversée par un chauffard, quel serait votre sentiment, qu’attendriez-vous de la justice, quel sentiment auriez-vous vis-à-vis de ce chauffard ?

    J’aurais beaucoup de compassion parce qu’il porterait sa croix. Je pense que je ne ferai rien. J’irai éventuellement discuter avec lui parce que j’ai traversé des périodes très noires dans ma vie qui m’ont conduit à réfléchir et écrire sur la gentillesse. Je pense que je n’irais pas porter plainte. En revanche, ma femme irait certainement !

    En guise de conclusion, j’aimerais vous lire quelques conseils donnés par Jean XXIII qui propose une morale catholique vivable par tout le monde :
    – Rien qu’aujourd’hui, je chercherai à vivre ma journée sans chercher à résoudre le problème de toute ma vie.
    – Rien qu’aujourd’hui, je ferai une bonne action et je n’en parlerai à personne.
    – Je suis en mesure de faire le bien pendant 12 heures, ce qui ne saurait me décourager comme si je me croyais obligé de le faire toute ma vie durant. Voilà sans doute le passage de la gentillesse à la sainteté…

     

     

    Compte-rendu réalisé par Laurence CRESPEL TAUDIERE
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