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  • La nouvelle carte du monde

    Le 23 Jan 2009 - Catégorie : Les Rencontres du CERA

    Compte rendu de la Rencontre du CERA du vendredi 23 janvier 2009

     

    Le monde bouge de plus en plus vite. Nous sommes envahis par une masse d’informations qui nous arrive de toutes parts. Il s’avère nécessaire de donner du sens à ce risque de confusion. Alain SIMON nous propose un décryptage du monde différent de notre conception traditionnelle.

    Juriste, économiste et géopoliticien, Maître de Conférences associé à l’Université de Rennes 1, conférencier auprès de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, Alain Simon anime un cabinet de conseil en développement international et collabore à de nombreuses revues et publications. Ses recherches conduisent à s’interroger sur l’art d’être acteur dans un monde de turbulences.

     

    Alain SIMON

    Pour vous donner une idée de ce que je compte faire avec vous, je vais m’appuyer sur un film que la plupart d’entre vous ont probablement vu, « Le cercle des poètes disparus ». A la fin du film, le dernier jour de classe, le professeur invite ses élèves sur l’estrade, de manière à ce qu’ils portent un autre regard sur le monde.

    J’en profite pour vous rappeler la phrase clef de ce professeur de philosophie « carpe diem », autrement dit : « profitez du moment présent ». C’est ce que je vous souhaite à tous, un bel après-midi, c’est-à-dire un après-midi qui fera de vous quelqu’un d’un peu différent dans votre vision du monde et différent dans la vision que vous aurez de la place professionnelle que vous occuperez. Mon travail actuel consiste à aider les gens que je rencontre à décrypter ce qui se passe dans le monde. Dans ce but, je me gorge d’informations pour essayer de décoder ce qui se passe. Je vous propose aujourd’hui une synthèse de tous ces renseignements.

     

    Le monde change énormément. Tous les jours, il se passe quelque chose d’important dans le monde. Nous sommes submergés d’informations. Cette profusion tue le sens. Certains sont tentés de céder à la panique. Moi pas. Nous ne devons en aucune manière nous montrer catastrophistes mais bien au contraire, renforcer nos systèmes de défense. Pour que le terrorisme fonctionne, il faut des « terroriseurs » et des « terrorisables » !

    Le travail de décryptage auquel je me livre, qui a pour objectif de rendre le monde un peu plus intelligible, n’a d’intérêt que dans la mesure où il peut aider les chefs d’entreprises que vous êtes à mieux décider en faisant des choix éclairés.

    Je vous propose une grille de lecture qui a recours à la géopolitique. Celle-ci n’étant qu’un habillage newlook de la vieille histoire / géo de notre enfance.

     

    Selon une étude de l’OCDE, il apparaît que dans 10 ans, 75% du chiffre d’affaires des entreprises proviendront de services ou prestations qui n’existent pas encore. Autrement dit dans 10 ans, les entreprises qui n’auront pas renouvelé 75% des produits et services qui font leur CA actuel fermeront leurs portes. Aujourd’hui, déjà 60% du CA des entreprises est fait avec des produits qui ont moins de 10 ans (il y a 30 ans, ce pourcentage n’était que de 5%). Attention ! Les produits pourront porter le même nom mais se présenter de manière totalement différente. Prenez par exemple les voitures. Les fabricants de voitures pensaient il y a quelques années relever du secteur de la métallurgie. Maintenant, ils appartiennent plutôt au secteur de l’informatique embarquée pour relever peut-être demain du domaine de l’assurance. Le contexte dans lequel les entreprises évoluent est donc bien celui de la course à l’innovation.

    Dans 10 ans, les hommes et les femmes exerceront pour la plupart des métiers qui n’existent pas encore. C’est avant tout sur l’adaptabilité qu’il faut compter. Les tensions risquent de s’aggraver entre personnes adaptables et non adaptables.

    Le fond du problème est la Recherche et Développement (R&D). Les entreprises qui ne renouvellent pas leur offre de produits et de services courent à la catastrophe. Elles doivent apprendre à diluer le coût de la R&D hors des frontières nationales. Elles ont donc intérêt à internationaliser leurs activités. C’est le seul moyen d’acquérir des parts de marché qui leur permettront de survivre. Le cœur du problème est précisément à la croisée de ces 3 mots-clés : R&D, innovation et internationalisation.

     

    Il importe d’envisager des cartes du monde innovantes. Pour cela, il faut renoncer à notre vision du monde traditionnelle.

    Je fais à ce sujet un petit aparté. Le Nord ne s’est pas toujours trouvé en haut des cartes. D’ailleurs, le mot « désorienté » vient du fait que l’orient (l’est) se trouvait autrefois placé en haut des cartes.

    La lecture des cartes a quelque chose d’arrogant pour un certain nombre d’hommes et de femmes dans le monde. Les Australiens ou les Néo-zélandais pour ne citer qu’eux, finissent par être agacés de toujours se trouver « en bas » des cartes. La France, et les pays du Nord en général, ont la fâcheuse tendance à se croire le centre du monde. Depuis la fin du XVII° siècle, ils ont décidé de rayonner, d’être supérieurs aux autres, de les surplomber, un peu comme les Italiens qui voulaient chacun la plus haute tour de la ville. Du même coup, ils pensent être au centre de l’Histoire. Ils ont l’impression que les événements vraiment importants sont ceux qui leur arrivent. Par exemple, les Européens appellent guerres mondiales celles qui ont commencé chez eux. Arrêtons d’être si arrogants !

    Carte du monde à l'envers

    Carte imaginaire : le monde à l’envers !

     

    De même, certains chefs d’entreprises croient que leurs décisions dépendent d’eux. C’est incroyable de ne pas tenir compte de tous les paramètres extérieurs à eux. Il faut absolument en finir avec cette arrogance et cet égocentrisme. Derrière l’envie de se croire grand se trouve toujours l’envie de rabaisser les autres.

     

    On a tous grandi avec de fausses cartes du monde. Une carte n’est pas un territoire. De même qu’un organigramme n’est pas une organisation, ou qu’un bilan n’est pas la situation financière d’une entreprise.

    Les points de vue divergent selon le lieu d’où l’on se place et l’opinion que l’on exprime. Les questions de taille, de surface, de superficie, n’ont plus le même intérêt. On s’aperçoit même que le temps prime sur la distance. On ne cherche plus à savoir à quelle distance de Canberra se situe Paris mais bien le temps qu’il faut compter pour parcourir le trajet entre ces deux villes.

    On pourrait aussi redessiner la carte du monde en fonction de critères plus intéressants que le nombre de km2. En P.I.B., religions ou densité de population par exemple.

    Les cartes diffèrent alors radicalement. Les stratégies sont aujourd’hui dans les visions du monde. Mieux vaut par conséquent ne pas se tromper de cartes !

    Carte2

     

    Combiner plusieurs points de vue est la manière la plus intelligente de s’y prendre pour envisager la meilleure tactique commerciale. Il convient d’utiliser des critères spécifiques selon les secteurs d’activités, en fonction de la conjoncture. Quelle est la combinaison de critères dont telle ou telle entreprise a besoin en fonction de ses spécificités ?

    En réalité, mon travail, c’est barman d’entreprises ! Je cherche avec mes clients les critères de recherche appropriés pour chacun et je les combine pour eux, individuellement. Les critères peuvent être extrêmement variés : budgets militaires, zones à risques, énergies…

    Un consultant dirait : « Réfléchissez à votre combinatoire personnelle ». Moi, je propose qu’on parte d’une carte universelle pour parvenir à une carte du monde dont la taille des pays sera proportionnelle à leur part dans le commerce international, en termes d’import/export.

    « Il manque  la part de l’Histoire » me direz-vous. C’est vrai. L’Histoire combinée à la géographie permet de comprendre pour réussir.

     

    Il fut un temps où la France occupait une place importante sur la carte du monde parce qu’elle excellait dans le commerce international. Depuis quelques années, une série d’évènements géopolitiques a considérablement modifié la donne économique mondiale.

    L’exportation était un moteur qui faisait vivre directement ou indirectement tous les acteurs économiques européens. Aujourd’hui, l’exportation n’est plus un « must ».

    Au début des années 80, les pays d’Amérique Centrale n’étaient plus solvables, dans l’incapacité de rembourser leurs dettes. Autrement dit, leurs dettes excédaient les réserves de leurs banques. Il a fallu trouver une solution pour éviter la faillite totale de ces pays. Un rééchelonnement des dettes a été appliqué mais cette situation a terriblement secoué les pays qui exportaient vers ces régions. Ces derniers ne voulaient plus octroyer à ces pays du sud des crédits pour leur vendre leurs produits. Les Etats-Unis se sont donc tournés vers d’autres régions, notamment l’Europe Occidentale et le Japon. Or à cette même époque, le $ prenait de la valeur, et par voie de conséquence, les monnaies européennes en perdaient face au $. De ce fait, les produits et services européens coûtaient moins cher aux Etats-Unis. Les importations américaines en provenance de l’Europe ont donc augmenté. Notez bien que cette hausse du $ dans les années 80 a été voulue et mise en œuvre par les Etats-Unis afin d’absorber les exportations européennes et japonaises.  Cette politique visait la stabilité sociale et donc politique de l’Europe et du Japon. Il s’agissait d’une sorte de plan Marshall bis. L’objectif était d’endormir les ardeurs des uns et des autres. Acheter des liens coûte moins cher que d’envoyer des GI ‘s faire régner l’ordre.

    En 1985, à la fin de la Guerre Froide, les Soviétiques avec Gorbatchev décident de gérer leur défaite en bon ordre. A bout de souffle, ils font appel aux Etats-Unis. Au même moment, les Américains provoquent la chute du $, les produits et services européens et japonais deviennent donc chers, les Etats-Unis ralentissent leurs importation en provenance de ces pays et se tournent vers de nouveaux fournisseurs. C’est ainsi que les Américain diffusent peu à peu le $ dans le monde entier. En faisant crédit à tout le monde, ils accroissent leur présence dans le monde.

    Aujourd’hui, la Chine joue un rôle majeur grâce à son cumul de $. Et les Américains renouvellent  avec la Chine la manœuvre réussie avec les autres, en acceptant délibérément d’être déficitaire pour finalement mieux contrôler la situation dans un second temps.

     

    Aujourd’hui, le schéma traditionnel d’enrichissement d’un pays par ses exportations est obsolète. Il convient par contre aujourd’hui de s’internationaliser, c’est-à-dire de multiplier ses centres à l’étranger pour continuer à gagner et conserver des parts de marché. C’est ce qu’on appelle la pluri localisation. Le seul moyen pour une entreprise de vendre localement est de s’installer physiquement localement. Acceptons d’admettre que nous ne sommes plus « LE centre du monde » mais que le monde est composé de multiples centres. Dans ces conditions, les entreprises sont appelées à envisager de nouvelles manières de s’internationaliser pour survivre.

     

    **************

     

    Extraits des questions-réponses :

    Craignez-vous la faillite financière des plus grands états, comme les Etats-Unis ou le Japon ?

    Non, aujourd’hui, ce sont les états qui s’endettent en lieu et place du secteur privé. Il y a chez les grands Etats des précédents historiques. Quand les pays du sud étaient en faillite, on s’est rendu compte qu’on pouvait prêter aux créanciers.

    Je prends un exemple concret : si je dois rendre 10.000€ à ma banque et que je ne peux pas les rembourser, je suis ennuyé. Si je lui dois 1.000.000€, c’est elle qui est en situation difficile !

     

    Avez-vous entendu comme moi que le Trésor américain allait s’endetter pour soutenir les entreprises et que la planche à billets allait fonctionner à fond ? Va-t-on jouer au Monopoly longtemps ?

    Oui, et c’est le moins mauvais des scénarios possibles. L’exemple montre que les Américains sont capables de créer la fausse monnaie dont ils ont besoin pour la réemprunter ultérieurement.

    Il y a quelques années, les Etats-Unis ont décidé de baisser les impôts. Pour financer le déficit budgétaire, ils créent de la fausse monnaie, ce qui provoque une inflation. De manière à financer ce déficit galopant, l’état emprunte ce dont il a besoin en proposant des souscriptions de bons du Trésor américain. Comme c’est de l’argent qui existe déjà, cette opération ne provoque pas d’inflation. Le prix de l’emprunt (taux d’intérêt / temps) augmente en flèche pour atteindre 22%. Comme le taux d’inflation était de 10% : 22% – 10% = 12%. Ce taux des bons du Trésor américain était donc plus intéressant que le taux d’intérêt des autres pays. De ce fait, le $ est de ce fait monté. Le Trésor a pu payer ses fonctionnaires qui ont consommé.

    Les Etats-Unis créent de la fausse monnaie pour protéger leurs adversaires. Après quoi ils réempruntent à ces mêmes adversaires placés à leur merci.

     

    Aujourd’hui, les Etats-Unis tirent les ficelles. Un jour, l’Europe pourra-t-elle tirer les ficelles à son tour ? Si oui, comment devra-t-elle s’y prendre ?

    Si les Etats-Unis tirent toutes les ficelles, ça n’est pas par hasard. Au début du XX° siècle, c’était l’Europe qui les tirait. Elle s’est suicidée deux fois avec les deux guerres mondiales. En juillet 1944, les premiers accords de Bretton Woods* sont signés. Le rapport de force bascule entre l’Europe et les Etats-Unis. Une question essentielle se pose pour les pays qui savent qu’ils vont être libérés par les Etats-Unis : soit ils font le choix de se reconstruire par leurs propres moyens, en sachant que ce sera long et périlleux, soit ils décident de se reconstituer plus rapidement en évitant les problèmes sociaux qui peuvent conduire au communisme. Un certain nombre de gouvernements optent pour la seconde solution. Le communisme à cette date est devenu un danger plus grand que le communautarisme.

    En juillet 1944, le $ devient « monnaie mondiale ». La mèche à combustion lente a été mise à feu. Le $ est devenu un immense privilège pour les Etats-Unis qui sont ainsi dispensés de rembourser leurs dettes.

    Le leadership des Etats-Unis n’est pas seulement lié à ce qu’ils sont. Une grande partie du monde a choisi le billet vert plutôt que l’Armée Rouge.

    Bien sûr, les choses peuvent basculer si les Etats-Unis perdaient une guerre, mais contre qui ?…

     

    Il s’agit de guerre économique !

    Pourquoi pas, mais la frontière entre économique, politique, financier et commercial est complètement floue. C’est la recherche de paix sociale qui décide de tout. Les Etats-Unis ont failli perdre le leadership technologique mais ça n’a pas eu lieu.

    Depuis 1944, les Etats-Unis diffusent du $ en dehors de leur territoire. Nous, 10 ans après sa création, on ne diffuse l’€ que dans la zone euro. On pourra peut-être voir les choses différemment lorsque des pays situés hors de la zone euro seront intéressés par notre monnaie. Nous n’avons pas intérêt à faire disparaître le $.

    Nous avons un jugement faussé par notre point de vue légaliste de la fausse monnaie. Un faux billet de 50,00$ a le même pouvoir d’achat qu’un vrai jusqu’à ce qu’il soit identifié. Faux monnayeurs et recéleurs ont finalement intérêt à travailler ensemble. Les Européens « s’arrangent » bien avec les faux billets verts !

    Pour en revenir aux guerres, il s’avère que les Etats-Unis sont très réactifs. Quand ils sentent qu’ils vont perdre une bataille, ils changent vite de terrain, la guerre n’est donc pas perdue.

     

    Que pouvez-vous nous dire des pays producteurs de pétrole, compte-tenu que les réserves vont s’épuiser ?

    Cet épuisement est un mythe qui a repris du service au cours des deux dernières années. Ca ne tient pas la route ! Ce qui est rare, c’est le pétrole bon marché. On peut exploiter du pétrole partout dans le monde mais on ne le fait pas parce que c’est trop cher. On arrêtera d’exploiter le pétrole quand on trouvera une source d’énergie moins chère. Si les pays producteurs de pétrole croient qu’ils sont riches, ils vont dans le mur car leur production n’est pas rare. Ils ne peuvent en vendre que si les prix sont faibles, ce n’est donc pas une extraordinaire source de richesse.

    C’est la même histoire pour le gaz russe. Ca enrichit quelques individus mais pas leur pays. Ce n’est donc en aucune façon un modèle de développement.

     

    Peut-être mais on les paye en $ !

    Bien sûr, ils prennent la monnaie du plus gros client !

     

    J’aimerais qu’on parle un peu de l’Islam. Les Etats-Unis ne risquent-ils pas de perdre cette guerre ?

    Personne ne peut se prononcer à ce sujet. Rien n’est écrit. Mais je vais vous faire une confidence. Je ne le souhaite pas ! Les premières victimes sont des hommes et des femmes qui s’opposent à l’islamisme radical. Il faut donc les soutenir.

     

    Quel crédit peut-on porter à Barack Obama lorsqu’il dit sa volonté d’augmenter les efforts en matière climatique, de diminuer les efforts militaires, de modifier l’attitude américaine vis-à-vis de l’Islam, etc. ?

    Personne ne peut le savoir. Je peux juste proposer une grille de lecture.

    Les Etats-Unis écrivent l’Histoire grâce au fait qu’ils diffusent leurs $ dans le monde. Ils écrivent l’Histoire à crédit. On parle donc là de leur capacité à convaincre leurs créanciers de leur faire crédit.

    Crédit = confiance – la confiance étant la variante la plus classique. Si l’on parle de confiance, on parle aussi de croyances. Quand il n’y a pas croyances, les créances souffrent. Pour que la machine américaine à produire des créances fonctionne, il faut l’adosser à une machine à produire des croyances. Les pays intéressés par les crédits ont pris en même temps que le billet vert les habitudes culturelles américaines.

    Le 12 septembre 2001, George w. Bush avait hérité d’un incroyable système de croyances mondiales (rappelez-vous le titre de Colombani dans Le Monde « Nous sommes tous des Américains »). En quelques années, le discrédit a été extrêmement rapide à l’égard des Etats-Unis, et particulièrement de Bush. Quelle que soit l’idée, pour être convaincant, il faut y croire bien sûr, et les Américains avaient perdu confiance dans leur gouvernement. Je vous ai dit tout à l’heure que les Etats-Unis écrivaient l’Histoire à crédit, ce qui impliquait des croyances, mais en 2008, on a assisté à une panne totale de la machine à produire des croyances.

    Par son système politique même, les Américains sont obligés de changer de machine à produire des croyances tous les 8 ans. Barack Obama en est l’exemple actuellement. Remarquez d’ailleurs que tout ce qui se dit autour de lui ne lui revient pas. Même si son charisme est évident, il plane autour de lui une dimension tout à fait messianique.

    J’en viens à souhaiter le retour des croyances américaines. Ce ne sont pas seulement les dettes financières que les Américains ont du mal à payer en ce moment. Parmi les guerres, on assiste souvent à un affrontement entre co-vainqueurs de la guerre précédente au cours de la guerre suivante. Il suffit de se rappeler des circonstances des deux guerres mondiales.

    Aujourd’hui, on assiste à un affrontement entre un pays qui s’est cru seul vainqueur de la guerre froide, et l’Islam qui estime qu’elle n’y est pas pour rien, et qui se considère co-vainqueur. En principe, tout le monde se réunit entre co-vainqueurs, mais ici pas de « Yalta », l’un des deux protagonistes considère qu’il n’a pas été payé de son tribut. L’Occident a contracté une obligation, une « dette ». C’est le processus de recouvrement de créances que nous vivons en ce moment.

     

    Un phénomène me paraît nouveau, c’est l’écologie comme enjeu mondial. Ce phénomène pourrait-il entamer sérieusement la croyance dans la bonne volonté américaine et la toute-puissance du $ ?

    Barack Obama a décidé de faire du problème du réchauffement de la planète son nouveau new deal**. J’y vois plus un outil permettant aux Etats-Unis de prendre le leadership qu’un risque d’affaiblissement. Ce serait une sorte d’O.P.A. sur l’écologie.

     

    Je n’entends parler depuis le début de votre intervention que des Etats-Unis et du billet vert. Tout de même, la Russie occupe une place importante sur l’échiquier mondial !

    L’union soviétique est définitivement morte, l’U.R.S.S. ayant été dissoute. Mais la Russie estime que ce n’est pas parce qu’elle a perdu la Guerre Froide qu’elle ne doit plus compter. Profitant de la vacance du pouvoir aux Etats-Unis, les Russes ont récupéré l’Abkhazie et la Tchétchénie pour montrer qu’ils comptent ! La Russie reconstitue un petit bout de la Russie avant l’U.R.S.S. mais elle ne redeviendra plus jamais la puissance qu’elle a été pendant la Guerre Froide. On ne change pas une équipe qui perd quand elle garde la maîtrise du pays! Les empires déchus ont toujours du mal à se remettre de leurs splendeurs passées (il suffit de regarder la France…) Nous, Européens, partageons beaucoup d’enjeux avec la Russie. Nous devons nous en souvenir !

     

    Pouvez-vous nous parler un peu de la place à venir de la Chine, de l’Inde et de l’Afrique ?

    Je ne peux pas prétendre répondre à de telles questions, mais ce que je peux vous dire, c’est que les Etats-Unis sont plus inquiets de l’instabilité de la Chine qu’ils ne craignent sa suprématie. Les Américains préfèrent contribuer au développement de la Chine plutôt que de voir son instabilité s’aggraver.

    Les Etats-Unis sont le seul pays à avoir la possibilité d’un projet pour le monde. Or l’Inde les inquiète moins que la Chine, ne serait-ce qu’en raison des « caissons » étanches que sont les castes.

    L’Afrique, c’est un autre problème. Tant que les Africains s’entretuent, ils ne constituent pas une réelle menace pour le reste du monde. Les Etats-Unis ont proposé à l’Afrique de signer un acte qui prévoit qu’en échange d’un certain nombre d’accords en faveur des Etats-Unis, les Africains pourraient leur acheter des produits et services sans quota ni droits de douane, accord signé en 2005 à l’issue de longs pourparlers.

     

    Les Etats-Unis mettent en place de nouvelles croyances. L’Europe ne devrait-elle pas se battre sur ce registre-là ?

    Je reformule votre question : que pourrait-on faire en France et en Europe pour produire des croyances « concurrentes » à celles des Etats-Unis?

    Si les Etats-Unis parviennent si bien à produire des croyances, et l’Europe si mal, c’est parce qu’ils sont un pays d’immigration (le « melting pot »). Les valeurs y sont prémâchées et donc acceptables par tous les pays du monde. Le processus d’identification est facile. En Europe, la principale machine à produire des croyances a été la logique monétaire allemande. Ca ne fait pas rêver grand monde, alors que la machine à produire des croyances américaine produit du rêve !

    Tant qu’il a fallu confier le leadership de la construction de l’Europe à l’Allemagne, ça paraissait difficile. Par contre la France, qui réunit de nombreux horizons et se trouve la première destination touristique mondiale, pourrait, elle, produire du rêve.

     

    En conclusion, derrière toutes ces questions apparaissent de nombreuses inquiétudes légitimes. Je voudrais que l’on se souvienne du prix que d’autres générations ont payé pour la marche de l’Histoire.

    En 1943, Dali peignait « Enfant géopolitique » (cf. illustration ci-dessous). Je souhaite à nos enfants de ne rien connaître de pire que des impôts, des changements de jobs, des dettes… Quel courage auraient-ils s’il fallait se battre ?

    J’ai eu la chance de naître à une époque et dans un pays où je n’ai pas eu besoin de faire la preuve de mon courage. Ce que nous vivons est difficile, compliqué certes, mais d’autres se sont sortis de situations pires. Je vous souhaite beaucoup de réussites dans ce nouveau monde qui s’ouvre. La fin d’un monde n’est pas la fin du monde !

    Prenez soin de vous.

    Tableau "L'enfant géopolitique" de DALI

     

     

    * Les accords de Bretton Woods sont des accords économiques ayant dessiné les grandes lignes du système financier international après la Seconde Guerre mondiale. Leur objectif principal fut de mettre en place une organisation monétaire mondiale et de favoriser la reconstruction et le développement économique des pays touchés par la guerre.

     

    ** Le New Deal (« Nouvelle Donne » en français) est le nom donné par le président américain Franklin Roosevelt à sa politique interventionniste mise en place pour lutter contre les effets de la Grande Dépression aux États-Unis. Ce programme s’est déroulé entre 1933 et 1938, avec pour objectif de soutenir les couches les plus pauvres de la population, de réformer les marchés financiers et de redynamiser une économie américaine meurtrie depuis le krach de 1929 par le chômage et les faillites en chaîne.

     

    Compte-rendu réalisé par Laurence CRESPEL TAUDIERE
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