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  • Relance ou rigueur ? Inflation ou récession ? Croissance ou dépression ? Faut-il (encore) croire les économistes ?

    Le 19 Nov 2010 - Catégorie : Les Grands Débats du CERA

    Compte rendu de Rencontre du CERA du vendredi 19 novembre 2010

     

    Présentation des invités par Bernard DAURENSAN

    Nos deux invités sont tout sauf des idéologues. Ils savent tous deux prendre position et l’ont démontré. Pascal PERRI en créant notamment la Fondation pour l’Innovation Politique, Pierre LARROUTUROU en défendant par exemple son projet de réduction du temps de travail par l’application d’une semaine de quatre jours.

    Deux questions clefs vont sous-tendre ce débat. Sommes-nous toujours en crise ? Et si nous y sommes, faut-il continuer à injecter de la monnaie dans les économies ou faut-il choisir la rigueur ?

    Nos deux intervenants vont successivement présenter leur point de vue en un temps également imparti, puis ils confronteront leurs points de vue avant de répondre aux questions du public.

     

    Débat

    Pascal PERRI

    Je suis économiste, professeur d’économie et chef d’entreprise. Je travaille à chercher et proposer des solutions alternatives. Une des questions cruciales à laquelle nous sommes confrontés est de savoir s’il convient d’aider les entreprises ou d’avoir recours à des politiques de rigueur très fortes. Beaucoup de mes confrères et moi-même se sont trompés sur l’origine de cette crise. Il faut être modeste.

    Je vais d’abord citer une date importante : décembre 1972, Salvador ALLENDE prononce un discours devant l’ONU dénonçant le comportement des entreprises multinationales qui cherchent à domestiquer les pouvoirs politiques lorsque ceux-ci ne servent pas leurs objectifs. Il faut absolument que le politique reprenne la souveraineté qu’elle a peu à peu perdue.

    Deux raisons apparaissent d’emblée pour expliquer la crise :
    – L’injection de liquidités massives sur le marché américain, pour que les Américains achètent les surplus de production chinoise. Le reste du monde est ignoré. Le dollar a le monopole de qualité de monnaie de réserve. Cet argent est placé. Il ne bouge pas. Les Chinois sont ainsi propriétaires de près de 70% de la dette américaine ! Cet édifice va un jour s’effondrer.
    – Cet argent est l’outil de la spéculation. Il y a autour de cette politique de cash de produits bancaires (contraire à l’esprit du libéralisme) des outils financiers complexes. On a pu constater la partie visible de cette spéculation avec les 3 millions d’Américains ruinés à toute vitesse il y a quelques temps. Cette idée que l’on peut vendre tout et n’importe quoi est maintenant terminée.

    Un autre indice à considérer est le déficit des finances publiques, l’endettement des Etats, des entreprises, des ménages. 93% du P.I.B. américain, 70% du P.I.B. de la Grande Bretagne reposent sur l’endettement des ménages. La proportion tombe à 47% en France.

    Ce qui signifie qu’aujourd’hui, les Américains utilisent le crédit pour faire face à leurs dépenses courantes. Ils payent moins d’impôts qu’en France mais sont plus endettés. L’épargne des ménages devrait être plus et mieux utilisée, notamment au service des entreprises. En France, environ 1% des revenus des ménages est épargné. Ce taux a légèrement augmenté depuis 2008 mais reste quand même faible.

    La manière de gérer les finances publiques devrait changer. Il faudrait alléger le fardeau des déficits des finances publiques. Nous allons devoir trouver 40 milliards d’€. Cette levée passera notamment par l’augmentation des impôts des entreprises et des ménages. De quelle manière ? Qui va payer ? Un vrai impôt républicain devrait être partagé par tout le monde.

    Le modèle d’imposition français est ancien. Il demande à être rénové. On assiste à une véritable gabegie de l’argent public. J’en prends pour preuve EDF qui spécule en Amérique du Sud, perd et revient faire payer les pots cassés aux Français, ou la SNCF qui fait peser sur l’ensemble des Français les 3 millions d’€ de retraite qu’elle doit à ses employés. Des entreprises privées pourraient remplir des missions de service public. L’idée que l’Etat peut tout est complètement dépassée ! Celui-ci doit se positionner autrement, de manière plus réaliste.

    Le taux d’imposition supporté par les entreprises française dépasse 65%. Une société dans laquelle le travail est plus taxé que le capital est inepte !

    Le pouvoir d’achat des classes moyennes supporte la pression fiscale de manière beaucoup trop lourde. La middle classe est une véritable vache à lait. Cette pression devrait être beaucoup plus répartie.

    Je plaide également en faveur de l’économie de la simplicité. On peut soutenir l’activité et le pouvoir d’achat en France mais on peut aussi travailler sur l’offre. Prenons l’exemple du secteur de l’automobile qui représente presque 1 emploi sur 10 en France. Ce secteur se creuse par le milieu, on fabrique essentiellement du bas et du haut de gamme. On entend dire depuis des années qu’il faut faire de la moyenne gamme. C’est à mon avis une erreur. La communauté économique doit prendre ses responsabilités en tenant tout simplement compte des besoins réels. C’est de cette manière que l’offre sera pertinemment segmentée en répondant aux besoins.

    Autre thème, la pédagogie de la réforme et des élus. Il existe des modèles économiques de croissance. On peut conduire des politiques vertueuses et critiquer certains choix mais en tant que citoyen du Pacte Républicain avant tout, j’attends que les élus se comportent de manière absolument exemplaire. Il existe un outil pour que nos élus soient irréprochables, c’est le principe de la limitation des mandats. Le 1° souci de la plupart des élus au lendemain de leur élection, c’est d’être réélu. Ce n’est pas sur eux qu’il faut compter pour le changement. Pour réformer notre méthodologie économique, il faut réformer notre méthodologie politique.

     

    Pierre LARROUTUROU

    Je souhaite d’abord vous faire part de quelques propos de deux prix Nobel d’économie, Joseph STIGLITZ et Paul KRUGMAN.

    Le premier dit « Personne ne veut regarder les choses en face. Nous sommes en train de préparer le terrain pour d’autres crises aussi violentes que celle que nous traversons. Elles détruiront des millions d’emplois dans le monde. Depuis deux ans, on s’est contenté de déplacer les fauteuils sur le pont du Titanic mais on continue à foncer vers l’iceberg. »

    Le second : « Nos dirigeants sont dans le déni de la réalité. Ils enrobent tout de sucre. Ils fuient leurs responsabilités. »

     

    Je traiterai le sujet de la manière suivante. Il convient tout d’abord de regarder les choses en face, de dire la vérité sur la gravité de la crise et le risque d’un « global collapse » (ou « effondrement mondial »), ensuite il faut émettre un diagnostic sur cette crise qui ne vient pas des marchés financiers mais avant tout d’un déséquilibre dans la répartition entre rémunération du capital et rémunération du travail, et enfin agir vite.

     

    La gravité de la crise

    Nous sommes avant tout confrontés à une crise sociale. En France, le nombre de chômeurs a augmenté de 1 100 000 en 2 ans ! C’est un chiffre terrible communiqué par Pôle Emploi, c’est-à-dire par le Ministère du Travail lui-même ! Une fausse accalmie visible sur le tableau ci-dessous est apparue en mars 2010. Fausse car la moitié des demandeurs d’emploi qui quittent Pôle Emploi au bout de 23 mois quittent les statistiques mais ne retrouvent pas de travail, ou des CDD de moins d’1 mois (qui représentent plus de 60% des embauches…) On n’a jamais vu en France un tel niveau de chômage et de précarité !

     

    Dire la vérité

    Nous sommes sur des trajectoires industrielles insoutenables. La crise nous conduit vers un « global collapse » car les deux pays que l’on présente comme les moteurs de l’économie mondiale, les Etats-Unis et la Chine, sont de véritables bombes à retardement. Pour garder la tête hors de l’eau, les Etats-Unis ont brûlé en un an et demi 2 440 milliards de dollars, l’équivalent de ce que la Chine a mis 30 ans  à épargner! En Chine, la consommation des ménages ne représente que 30% du PIB, ce qui dit en chiffres la fragilité de cette économie.

    L’économie mondiale est comparable à une voiture qui roule encore, certes, mais qui a besoin de s’arrêter tous les 300 mètres pour qu’on ajoute 1 litre d’huile. Elle risque de couler une bielle ou de casser son moteur d’un jour à l’autre !

    A noter que la Chine aujourd’hui a tellement besoin d’argent qu’elle se désengage des bons du trésor américains. Ceux détenus par la Chine sont passé de 940 Milliard à 846,7 Milliard de dollars entre juillet 2009 et juillet 2010 !

    La situation est très grave. Nos grands chefs sont très forts mais ils n’ont pas vu venir la crise actuelle et ils ne voient pas non plus venir la suivante, encore plus grave !

    Après l’Islande, la Grèce et l’Espagne, bientôt la France, les Etats-Unis connaîtront un jour la même situation. C’est certain. La seule inconnue, c’est la date !

    Comment sortir de ce cercle infernal ? Les instances politiques paniquent, ne savent plus comment faire. Nourriel ROUBINI résume bien la situation lorsqu’il dit que quoi que l’on fasse, cela ira mal, que l’on accumule une dette insoutenable pour maintenir un peu de croissance ou que l’on stoppe les déficits avec le danger de tomber dans la récession : « Damned if you do, damned if you don’t. »

    Joseph STIGLITZ quant à lui dit que l’on s’est contenté de transfuser le malade en pleine hémorragie interne.

     

    Faire le bon diagnostic

    Pendant 30 ans, de 1952 à 1982 environ, il n’a pas été nécessaire de contracter des dettes pour nourrir le système économique. Les choses ont changé.

    Henry FORD disait que pour conserver un bon équilibre économique, il faut limiter le chômage et augmenter de façon raisonnable et constante les salaires. On ne l’a pas écouté. On a connu la crise de 29. Durant la période suivante, on a tenu compte de ces bons principes, ce qui a été couronné de succès. Avec les néolibéraux, dont Margaret THATCHER, on a entendu qu’au nom de la liberté individuelle, les libertés collectives avaient été écrasées. A ce titre, on a versé les cotisations sociales aux marchés financiers plutôt qu’aux salariés. Ce qui signifie que 0,2% des ménages se sont accaparés  35 000 milliards de dollars. C’est inadmissible et absurde !

    En 2003, la B.R.I. (Banque des Règlements Internationaux qui regroupe toutes les banques centrales du monde) annonçait que l’on risquait une récession mondiale par manque de consommateurs, comme un avion qui vole trop lentement risque le crash…

    Depuis 2001, on a maintenu la croissance par l’endettement des ménages. Auparavant, c’était par l’endettement des entreprises.

    Depuis 30 ans, aucune mesure n’a été prise par rapport au problème social. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte :
    – Le déséquilibre de la négociation salariale,
    – La part des salaires qui diminue dans le P.I.B.,
    – La croissance maintenue grâce à la dette,
    – L’exubérance des marchés financiers,
    – La croissance artificielle et insoutenable.

    Le chômage n’est pas seulement une conséquence de la crise, il en est l’une des causes fondamentales. Nous connaissons une vraie crise culturelle morale. Comment se fait-il qu’on ait toléré tant de misère sociale ? Je vais vous donner un exemple très parlant. J’habite à Paris dans un quartier ni pauvre ni riche. A côté de chez moi habite un homme qui travaille dans une banque. Il gagne 200 000€ par mois ! Je croise aussi tous les jours un SDF qui n’a pas les moyens de se payer un toit. C’est une situation qui me paraît absolument inadmissible !

    Je reviens sur Joseph STIGLITZ. Dans son livre Le triomphe de la cupidité, il fait allusion à la situation du Titanic.

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    Agir

    Il me semble important et urgent de retrouver l’esprit de  Philadelphie. En 1944, les alliés avaient à cœur d’organiser la reconstruction. C’est ainsi que la Conférence internationale du travail, réunie à Philadelphie, aux Etats-Unis, a adopté à l’unanimité une déclaration qui redéfinissait les buts et objectifs de l’Organisation Internationale du Travail (O.I.T.) en énonçant notamment les principes suivants :
    – le travail n’est pas une marchandise,
    – la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous,

    Convaincue qu’une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale, la Conférence reconnaît l’obligation solennelle (…) de réaliser :

    – la plénitude de l’emploi et l’élévation des niveaux de vie,

    – la possibilité pour tous d’une participation équitable aux fruits du progrès en matière de salaires, de durée du travail et autres conditions de travail, et un  salaire minimum vital pour tous ceux qui ont un emploi et ont besoin d’une telle protection.

    Chaque pays connaît la concurrence bien sûr, mais avec des règles sociales, la stabilité peut exister. On ne sortira pas de la crise sans revenir à plus de justice sociale.

     

     

    **************

     

    Extraits des questions-réponses :

    Ne paye-t-on pas aujourd’hui notre attitude vis-à-vis des pays émergents ?

    Pascal PERRI
    Le premier étage de la mondialisation est sympathique. On achète nos tee-shirts moins chers, mais on ferme nos filatures du Nord. Le deuxième étage est moins plaisant. On a transféré des revenus en transférant la production. Les Chinois riches viennent chez Vuitton et aux Galeries Lafayette dépenser leur argent. La question de l’écologie peut aussi être abordée. Cette même classe riche chinoise consomme de plus en plus de viande ! Nous connaissons une véritable menace écologique mondiale.

    Je reviens sur ce que disait Pierre LARROUTUROU. D’un point de vue social, c’est vrai, nous marchons sur la tête. Mais il y a autre chose. On a connu un débat très agité autour des retraites dernièrement. Les avantages des uns se payent par l’effort des autres. Une partie de la population active française est hyper protégée en termes de revenus et de retraites. Nous sommes dans un véritable déni de la réalité !

    Je pense qu’il faut faire sauter un certain nombre de bastilles. Par exemple, ne garder les services publics que là où ils sont nécessaires. Regardez, il manque des infirmières et à chaque rentrée scolaire, 600 professeurs d’allemand ne sont pas employés. Les choses doivent être mieux gérées. Il existait à la Libération une sorte de consensus politique entre gaullistes et communistes qui pouvait expliquer certains fonctionnements. Mais cet état de fait n’a plus aucune raison d’être aujourd’hui.

    J’aimerais revenir d’autre part sur la période évoquée tout à l’heure, de 1950 à 1980. Il est vrai qu’à cette période, l’endettement américain était calme. La croissance était forte. C’est à cette époque que le concept de supermarché a été inventé. La consommation se développait dans un monde encore assez marqué par le protectionnisme. On ne peut pas tout comparer. C’est avant tout le contexte particulier de cette période qui explique cette situation féconde.

    Enfin, Pierre a fait allusion à quelqu’un qui gagnait 200 000€ tandis qu’un autre dormait dans la rue. Ce n’est tout de même pas une image représentative de la France ! Le point positif de ce salaire, c’est que cet homme paie ses impôts dans notre pays. Nous devons tout faire pour garder ces gens-là en France.

    Pierre LARROUTUROU
    Je suis d’accord avec Pascal PERRI pour remettre toutes les questions de fond sur la table. J’espère que l’équipe qui prendra les rênes en 2012 reverra tout ça.

    On a effectivement besoin de repenser les effectifs des différents services publics. Il y a des choses à améliorer. Mais il y a des choses plus graves. Le problème principal de ce pays réside dans le chômage, les problèmes rencontrés par de nombreuses PME, la misère de certains. Il y a des pays où les inégalités de salaire n’existent pas dans nos proportions et qui se portent bien. Les personnes qui gagnent 200 000€ ne peuvent pas justifier leur salaire et ça me gêne.

    Ça fait 30 ans qu’on nous dit que la croissance va revenir. Or depuis 1960, la croissance n’a fait que décroître en France. D’après l’INSEE, la croissance moyenne était de 5,6% de 1960 à 1970, de 3,7% de 1970 à 1980, de 2,2% de 1980 à 1990, de 1,9% de 1990 à 2000, et de 1,5% de 2000 à 2010 !

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    Ces jours-ci, de nombreux politiques nous ont dit que tout allait s’arranger en 2012. Ce n’est pas vrai ! Même si l’on fait plus de croissance, l’augmentation du travail ne suivra pas, par conséquent, les messages d’espoir sont faux. La croissance japonaise était de +1% il y a 20 ans, époque durant laquelle on ne jurait que par le Japon. Elle est aujourd’hui de – 6%. Ce qui prouve que la formule + de compétitivité = + de croissance = + d’emplois est fausse.

    La Munich Re, premier réassureur mondial, affirmait en août 2010 que le nombre d’événements météorologiques extrêmes (tempêtes et inondations) avaient triplé depuis 1980. Toutes sortes de catastrophes naturelles se multiplient de façon très inquiétante. Cette affirmation est une preuve supplémentaire qu’il faut inventer de nouveaux modèles et ne pas attendre béatement une croissance qui ne reviendra pas selon les modèles qui ont précédemment fait leurs preuves.

    Aujourd’hui, la durée légale du travail en France est de 39h20, elle a à peine bougé depuis 40 ans ! Aujourd’hui, quelques entreprises innovantes, comme Mamie Nova, ont choisi de faire travailler leurs salariés 4 jours par semaine, en étant ouvertes 6 jours sur 7 bien sûr. Ça fonctionne très bien !

     

    Au sujet de l’endettement des Etats. Ils ne vont sans doute pas rembourser leurs dettes. Quelles vont en être les répercussions ?

    Pascal PERRI
    Les Etats ne peuvent pas rembourser mais la situation n’est pas aussi tragique que ça. L’actif réalisable est encore supérieur. Et je vois mal les banques exiger tous ces remboursements. Dans certains cas, la dette a été remise.

    La Chine est propriétaire de 70% de la dette américaine. Ça n’a pas de sens, si ce n’est qu’un jour, tout peut s’effondrer ! Il n’est pas absurde d’imaginer à une remise à zéro de cette dette, d’envisager un nouveau Bretton Woods.

    Pierre LARROUTUROU
    Pour reprendre l’image de STIGLITZ, nous devons absolument et rapidement trouver la cause de l’hémorragie, et non poursuivre la transfusion actuelle. Pour moi, les raisons de cette hémorragie sont à rechercher du côté du social.

    Il faut que l’Europe, et notamment la France, invente un nouveau modèle et se positionne. A court terme, il faut dédramatiser. La dette française est moins importante que celle de la Chine ou des Etats-Unis, mais nous ne devons pas attendre que les choses se passent. Si nous avions une vraie politique sociale, nous pourrions recréer 2 millions d’emplois, les ressources de l’Etat s’amélioreraient et la dette diminuerait. A court terme, il y a des marges de manœuvre. On peut sortir de notre orthodoxie. Jacques DELORS propose par exemple que pendant un temps limité, disons 10 ans, la Banque Centrale finance des investissements utiles qui pourraient nous permettre de baisser notre besoin de pétrole. Ces prêts se feraient à un taux de 0%. On pourrait par ailleurs positionner la diplomatie et la défense à un niveau européen, avec un gouvernement européen, comme on l’a fait pour la monnaie. On gagnerait en efficacité et on ferait 3% de P.I.B. d’économie.

    Il existe à mon sens un certain nombre de choses à faire pour véritablement agir : desserrer l’étau, stopper l’hémorragie, sécuriser les chômeurs, lutter contre l’évasion fiscale, réguler réellement les banques et les monnaies, réguler le commerce mondial, développer des activités nouvelles comme l’écologie et le logement, négocier un autre partage de la productivité.

    Un mot sur la Chine. Ce pays est une véritable poudrière qui a doublé son budget militaire et démontré sa force. Or elle attend son « match retour » contre l’Europe et le Japon…

     

    Les politiques qui prennent les décisions sont-ils des économistes ou sont-ils conseillés ?

    Pascal PERRI
    Je fais des prescriptions, je ne suis pas militant politique. J’ai par exemple livré une note intitulée « 4 solutions pour soutenir le pouvoir d’achat » dans laquelle je faisais des propositions. J’ai préconisé un « chèque service consommation » compensable en fruits et légumes pour aider les Français gagnant moins de 800€ par mois. De cette manière, les cultivateurs aussi auraient un coup de pouce. L’Elysée m’a répondu que de nombreux corps de métiers ne pouvaient pas laisser faire ça! C’est pour dire que les politiques gèrent selon la demie journée qui vient. Or vous connaissez la formule « l’urgence est toujours l’ennemi de l’intelligence ». Les politiques ont le nez dans le guidon, comme de nombreux chefs d’entreprise. Et puis, ils savent bien qu’à chaque fois qu’ils disent non, ils encourent le risque de ne pas être réélus.

    Pierre LARROUTUROU
    Il existe une véritable course de vitesse entre tous les Etats, et pourtant, je suis tout à fait en accord avec la formule que Pascal PERRI vient de citer, « l’urgence est toujours l’ennemi de l’intelligence ». Les dirigeants Chinois comme les autres sont divisés entre intérêt social et individuel.

    Quelques économistes avaient annoncé la crise. Ils n’ont pas été écoutés par les politiques et les faits ont parlé. En France, nous sommes dans un pouvoir quasi monarchique concentré entre les mains de 4 ou 5 personnes qui ne font pas la preuve de leur clairvoyance aujourd’hui. Quand j’ai montré mes courbes à l’Elysée, les personnes qui m’ont reçu m’ont dit qu’elles étaient d’accord en tous points avec moi mais que les conseillers du président n’avaient plus leur oreille, qu’on n’écoutait plus que Michel PEBEREAU (PDG de BNP Paribas). Il y a en France un vrai problème de lobbying financier. Je travaille avec Europe Ecologie et Eva Joly sur des projets et actions qui me semblent vraiment intéressants et vous invite toutes et tous à vous engager en politique. Voter, c’est bien, mais participer au débat public, c’est mieux ! Nos élites, on ne les changera pas, c’est à nous de nous engager pour les réveiller !

     

    Pouvez-vous nous parler des relations sociales, de la nature de l’offre et du financement des entreprises ?

    Pascal PERRI
    Il y a des progrès en termes de relations sociales. Il faut accepter notre histoire, le Congrès de Tours en 1920, la dimension syndicale puissante, l’idée que ceux qui exécutent sont aussi intelligents que ceux qui décident. D’où l’intérêt pour les dirigeants de les écouter.

    En termes d’offre, je n’ai aucun conseil à donner mais je pense qu’il faut que les chefs d’entreprise observent le marché, simplifient l’offre, segmentent en réorientant l’offre pour gagner de la productivité.

    Pierre LARROUTUROU
    En Allemagne, le choc économique a été deux fois plus grave qu’en France mais le chômage a beaucoup moins augmenté parce qu’il y a eu un dialogue social entre les entreprises et Angela MERKEL qui, ensemble, voulaient à tout prix éviter l’hémorragie. Les actions menées ont visé la baisse des heures de travail, des salaires, l’Etat s’engageant à maintenir les revenus. Bien que ce soit difficile, il est préférable pour un pays de préserver l’emploi plutôt que de choisir le licenciement systématique.

    Aux Pays-Bas, de nombreux logements ont été bâtis grâce à des fonds de pension. Des loyers rentrent ainsi régulièrement, c’est une garantie. En France, nos fonds de pension vont majoritairement vers des fonds d’investissement, c’est beaucoup moins sûr. On pourrait avoir une politique d’investissement plus orientée vers le social.

     

    Que pensez-vous de l’initiative de Bâle 3 (Le Comité de Bâle, composé des gouverneurs des banques centrales de 13 pays de l’OCDE, a émis en 2010 de nouvelles recommandations pour mieux appréhender les risques bancaires) ?

    Pascal PERRI
    On va demander aux banques de renforcer leurs fonds propres pour prêter. Je suis pour ma part favorable à l’idée de différencier banques d’investissement et banques de détail. Dans ce cas, les premières devraient avoir l’obligation de s’assurer. Ce qui doit être évité, c’est la mathématisation des produits dérivés. J’entendais l’autre jour quelqu’un me démontrer qu’on peut gagner de l’argent en jouant sur des pertes, ça ne devrait pas exister !

     

    Bernard DAURENSAN : De Bâle 1 à Bâle 2, les contraintes ont beaucoup baissé !

    Pascal PERRI
    Certaines banques n’ont pas été vertueuses, mais ce n’est pas le cas de toutes. Le droit évolue avec les pratiques. Il faut faire évoluer le droit, c’est normal. Nous devons créer des règles prudentielles.

    Pierre LARROUTUROU
    Je suis à 99% d’accord avec Pascal PERRI. L’idéal, ce serait de séparer les banques de dépôts et les banques d’affaires. Actuellement, si les banques font des bénéfices côté banque d’affaires, elles les engrangent. Si par contre elles font des pertes, elles se retournent vers l’Etat sous prétexte qu’elles sont aussi banque de dépôts et que l’Etat ne peut pas les laisser tomber : où est alors leur prise de risque ? Les éventuels milliards de pertes des banques d’affaires ne doivent pas toucher les banques de dépôt. L’Etat doit être là pour garantir Monsieur et Madame Tout le monde.

    Le Glass Steagall act, qui instaurait une incompatibilité entre les métiers de banque de dépôt et de banque d’investissement, a été abrogé sous Bill CLINTON. Barack OBAMA a voulu revenir dessus mais il s’agit d’un dossier juridique d’une telle ampleur (2 800 pages !) qu’il paraît impossible de le mettre en pratique. Les banques font un tel lobbying que c’est inenvisageable.

     

    Vous nous parlez du monstre chinois, que pouvez-vous nous dire de la Corée du Sud ?

    Pascal PERRI
    Une information intéressante déjà : le temps de travail annuel est de 2 300 heures en Corée pour 1600 heures en France. Autre chose, à l’instar de la Chine, la Corée a défriché trop de grandes surfaces de terres arables pour construire industries et bureaux, ce qui les amène à acquérir des terres dans d’autres pays. La Corée du Sud veut notamment créer un polder géant au sud de Séoul. Il s’agit d’un défi sans précédent, mais avec un impact écologique majeur et un prix astronomique.

    Je reviens un instant sur ce que disait Pierre LARROUTUROU du « match retour » attendu par certains Etats. Robert SCHUMAN disait que « la paix mondiale ne peut être sauvegardée que par des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent » (déclaration du 9 mai 1950). Nous devons suivre ce modèle, ne pas nourrir de rancœurs et prévoir de vengeances mais essayer de construire avec les ennemis d’hier des modalités d’entente et de construction par le dialogue.

     

    A vous entendre, la Chine et les Etats-Unis sont deux bombes qui peuvent nous éclater à la figure. Existe-t-il une menace de guerre mondiale ?

    Pierre LARROUTUROU
    Oui hélas. Jean JAURÈS disait « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. » Les courbes montrent que les crises sont de plus en plus graves d’un point de vue économique, que les moyens militaires sont de plus en plus performants et le nombre de morts grandissant, comme vous pouvez le constater dans le tableau ci-dessous.

    Image3

     

    Bernard DAURENSAN : En 1940, il n’y avait pas de gouvernance mondiale. C’est une nouvelle donne qui peut peut-être changer les choses ?

    Pierre LARROUTUROU

    Personne n’a intérêt bien sûr à faire la guerre mais quand le désespoir et la peur sont là, il peut se passer tout et n’importe quoi. Winston CHURCHILL disait qu’on aurait pu éviter la deuxième guerre mondiale mais qu’elle avait eu lieu car tous les chefs d’Etat avaient fait l’autruche en affichant un optimisme béat. Il n’est pas trop tard pour agir mais il faut absolument que nos dirigeants prennent conscience qu’il faut vite faire quelque chose.

    Pascal PERRI
    Les deux dernières guerres mondiales étaient dues à un problème économique. Il fallait faire la guerre pour solder les comptes. Aujourd’hui, la Chine et les Etats-Unis sont confrontés à un problème un peu équivalent. Les comptes ne pouvant pas être apurés, il existe malheureusement peut-être une autre manière que la voie économique pour solder les comptes.

     

    En tant que chef d’entreprise vendéen, je témoigne des conséquences catastrophiques des 35 heures sur les jeunes, notamment ceux qui sont appelés à devenir cadres, qui n’envisagent pas de travailler plus ?

    Pierre LARROUTUROU
    Il existe bien sûr des jeunes qui n’ont pas le sens des réalités, mais je vous répondrais qu’il s’agit à mon sens d’un problème de motivation avant tout, qui va plus loin que la question du nombre d’heures travaillées. Le fait que ces jeunes soient préoccupés de leur vie de famille et de leurs loisirs ne me choque pas. C’est une nouvelle façon d’envisager l’existence qui ne me paraît pas inadmissible.

     

     

    Compte-rendu réalisé par Laurence CRESPEL TAUDIERE
    www.semaphore.fr