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  • Caroline GALACTEROS

    Le 20 Nov 2020 - Catégorie : Les Rencontres du CERA

    Caroline Galacteros

    « Le nouveau partage du monde : Leçons de géostratégie »

    98° rencontre du CERA du 29 septembre 2020

     

    Accueil par Jean Michel Musset : Caroline Galactéros est docteur en Science politique, auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale et spécialiste des questions balkaniques.

    Elle a longtemps travaillé dans l’évaluation et la prospective stratégiques pour les services de l’Etat. Elle a été formatrice à l’Ecole de guerre et a enseigné à HEC.

    Colonel dans la réserve opérationnelle des armées, elle dirige le cabinet de conseil privé et de formation en intelligence stratégique PLANETING. Elle est l’auteure du blog “bouger les lignes”. Elle est aussi la créatrice et directrice du think tank Géopragma consacré à la géopolitique réaliste.

    Elle a été chroniqueuse au Point et a écrit un livre « Vers un nouveau Yalta ».

     

    Caroline Galactéros :

    Je suis vraiment très heureuse d’être ici, dans amphithéâtre très agréable et chaleureux. Je suis également heureuse d’être à l’ICES car j’ai la chance d’avoir quelques stagiaires qui viennent de vos rangs. Je travaille avec eux chez Géopragma et non seulement ils sont sympathiques mais ils sont également bons, réactifs, adaptables, avec un discernement déjà construit. Autant de qualités nécessaires pour faire de la géopolitique.

    Evidemment « Le nouveau partage du monde, leçon de géostratégie » est un titre grandiose, un peu présomptueux. Je n’ai pas envie de vous faire la leçon ni de vous en donner. Ce que je veux faire ce soir, c’est du concret dans une logique interactive, en particulier au moment du débat. Je voudrais vous éclairer sur les évolutions à l’œuvre depuis une dizaine d’années sur la scène mondiale, sur les nouveaux rapports de force, sur les axes d’alliance, de convergence ou d’hostilité qui se dessinent. Certains sont de nature stratégique, donc de longue portée, ils vont durer. D’autres sont plus tactiques, voire opératifs comme nous le disons dans les armées, ils peuvent fluctuer, bouger.

    Je voudrais aussi vous donner mon sentiment sur ce que ces évolutions signifient pour l’Europe et pour la France. Je suis, en fait, très préoccupée et inquiète de la déchéance de nos positions sur la scène internationale, de la déchéance de notre crédibilité et de ce que cela suppose pour nos malheureux intérêts nationaux.

    Il n’est jamais trop tard, dit-on, mais il est déjà bien tard et il serait temps de réagir. Le dilemme de la France est maintenant « Être ou ne plus être ! » C’est la question qui se pose aujourd’hui pour notre pays et c’est pourquoi j’ai créé Géopragma. Il s’agit d’un nouveau think tank mais aussi un action tank qui fait des choses assez concrètes en matière internationale, comme des rencontres, des séminaires, et qui cherche surtout à refonder cette belle endormie qu’est notre pensée stratégique et à définir ce que doit être notre politique étrangère aujourd’hui. Vous verrez que j’ai quelques idées sur ce que nous devons faire, pourquoi et comment.

    Je vais parler en trois temps. Le premier sera consacré au diagnostic, le second sera la photographie de l’immédiat et de l’anticipation, du pronostic, sachant que je ne suis pas Madame Soleil et qu’il m’arrive de me tromper, et le troisième sera « Que faire ? », c’est la thérapeutique.

    Cette carte mondiale est assez éloquente :

    Quand nous voulons regarder la scène mondiale, nous sommes bombardés d’informations par les journaux, radios et télé, par le net, etc. et nous avons une impression d’illisibilité, d’instabilité, d’aléatoire, d’imprévisibilité. Il est très difficile de comprendre ce qui se passe sur la scène internationale. Le monde paraît fou et dangereux, lancé dans une espèce de curée pour la domination et la prédation. Les lignes de force paraissent en apparence assez troubles.

    Pour citer quelques exemples, regardez ce qui se passe en ce moment même dans le Caucase, entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie à propos du petit et très beau Haut-Karabagh avec en guest-star, Recep Tayyip Erdoğan, le grand sultan qui est absolument partout. La Turquie paraît entrer véritablement en vibration et elle agit en force, tous azimuts. Il faudra tout de même se poser la question « Comment et pourquoi est-ce possible ? »

    Deuxième exemple, l’accord d’Abraham, belle appellation de l’accord du 15 septembre 2019 signé à la Maison Blanche entre Israël, les Emirats Arabes Unis et Bahreïn. A première vue, cet accord peut étonner, même s’il n’est que la queue d’une comète qui circule dans le ciel depuis quelque temps. Voir Israël réussir à placer une partie des monarchies pétrolières dans son orbite dans la perspective du conflit avec l’Iran est intéressant mais aussi très inquiétant pour les Palestiniens.

    Exemple trois, la Biélorussie, dernière tentative de déstabilisation occidentale d’un protégé de la Russie qui subit depuis un an une grosse secousse. Nous n’en parlons que depuis deux ou trois mois, depuis les élections, mais la déstabilisation a été engagée l’année dernière. Le problème est que Poutine ne soutient Loukachenko que du bout des doigts, il aimerait bien trouver quelqu’un d’autre mais, à vrai dire il a d’autres chats à fouetter. Même les poisons terrifiants n’agissent plus.

    En Syrie, en Libye, nous ne savons plus qui travaille avec qui et pourquoi, ni si un jour nous arriverons à sortir ces pays du martyre.

    Le multilatéralisme est en lambeau. L’ONU fête en ce moment, plus précisément la semaine dernière, son 75ème anniversaire, mais elle est un peu comme une vieille dame abandonnée dont plus personne ne veut. Nous nous en servons quand il faut entériner des offensives pures et dures, comme cela a été le cas le 20 septembre quand les Etats-Unis ont renforcé toutes les sanctions envers l’Iran et en particulier l’embargo sur les armes en proposant, c’est très roué, une résolution sur le maintien de la levée des sanctions. C’est un mécanisme retors mais extrêmement intelligent qui a permis aux Etats-Unis de déposer le projet de résolution et ensuite de mettre leur véto. Ainsi tout retombe et nous sommes mal partis avec l’Iran.

    Tout cela part dans tous les sens. Tous les traités de désarmement, d’équilibre stratégique sont remis en cause. Ne parlons même pas de l’accord de Paris, des questions écologiques ou de l’OMS. On entend dire que les Etats-Unis sont, depuis l’arrivée de Trump, en phase isolationnisme. Personnellement, je ne le pense pas. Ils sont dans une phase de crispation et de contre-offensive très forte, ils veulent resserrer les rangs et remettre tout le monde au pli.

    Pendant ce temps la Chine observe cette cohue, ce bazar, et poursuit tranquillement sa projection de puissance dans tous les domaines.

    Il faut aussi que je parle de ce qui nous vaut d’être masqués ce soir. La nouvelle peste, le coronavirus, tue un peu mais permet aussi beaucoup de choses. Surtout de contrôler les populations, d’oublier tous les efforts de réforme notamment budgétaire pour donner avant les élections, larga manu, de l’argent que nous n’avons pas, et de passer pour un sauveur responsable. La peste a bon dos, elle ne tue plus, en revanche, elle arrête certaines économies. En particulier celles dont les dirigeants sont pusillanimes, ont peur de leur ombre et sont assez contents de l’amollissement généralisé et de l’affaiblissement de la vitalité de leur nation et de leur peuple de plus en plus infantilisé. La corona est surtout un catalyseur de souveraineté, nous l’avons vu avec la Chine, avec la Russie, et même avec l’Amérique d’une certaine façon. C’est aussi un outil brutal de transformation accélérée du capitalisme.

    Qu’est-ce qui est certain dans ce cafouillage permanent ? Quels sont les points fixes ? Quelle est la grille de lecture ? Quelle méthodologie pour comprendre et anticiper ? Que nous soyons hommes d’affaires ou industriels français, que nous soyons installés sur le territoire national ou que nous ayons des projets à travers le monde, nous n’échappons pas à la géopolitique. Les affaires n’ont jamais été aussi géopolitiques qu’aujourd’hui et nous n’avons jamais eu autant besoin de comprendre les enjeux de puissance, de personnes, les équilibres, les offensives discrètes, secrètes, ouvertes de certains Etats sur d’autres. En même temps, jamais l’approche et le mode de raisonnement naturellement pragmatique des chefs d’entreprise n’ont été aussi utiles et naturellement adaptés pour comprendre le grand jeu du monde, parce que c’est avant tout de bon sens dont nous avons besoin aujourd’hui.

    Longtemps, les mouvements géopolitiques ont paru inaccessibles à l’intelligence profane. En fait ce n’est pas si compliqué et ça devient de plus en plus clair depuis 10 ou 15 ans, maintenant que le théâtre d’ombres du messianisme occidental s’est effondré. L’idéalisme occidental affichait le droit de l’hommisme, celui de l’interventionnisme. Ils ont fait la preuve flagrante non seulement de leur échec, de leur dangerosité mais surtout de leur hypocrisie. C’est un point fondamental sur lequel il faut insister pour lire le monde et les actions de ses dirigeants qui comptent. Il faut arrêter de leur prêter des préoccupations soit morales, humaines, belles, empathiques, soit au contraire extrêmement sombres. C’est beaucoup plus simple que ça. Personne ne fait la guerre pour le bien ou pour la justice, encore moins pour la démocratie. Ces chefs d’Etat ont simplement des intérêts, des ambitions pour leurs peuples et aussi pour eux-mêmes. Ils veulent dominer, vaincre, être respectés ou craints. Ils veulent s’accaparer des richesses et des ressources. Que font-ils ? Contrairement à l’Europe qui espère que personne ne viendra lui faire du mal, ils envahissent des pays, ils déstabilisent d’autres pays, ils font de l’ingérence, ils font de la provocation pour pousser leurs pions et pas du tout pour libérer des peuples. Il faut arrêter d’y croire, cela aveugle. Il suffit de regarder l’Etat du Levant, les désastres humains en Irak, Libye et Syrie, les centaines de milliers de morts nés de notre prétendue bonté d’âme et de notre volonté d’apporter le progrès à cette partie du monde. Il ne s’agissait pas de rendre démocratique le Moyen-Orient. Ça n’arrivera pas et ce n’est pas arrivé parce qu’il n’est pas structuré pour ça, parce que ce n’est pas forcément ce qu’il faut à ces peuples-là. Leur composition ethnique, religieuse, confessionnelle et leur fonctionnement clanique ne le permettent pas. Nous nous en rendons compte au Liban aujourd’hui, nous voyons combien c’est compliqué.

    Ce n’est pas un échec, c’est une illusion, une illusion développée sciemment et surtout un prétexte. Les discours sur les bons et les méchants, le noir et le blanc, sont « du flan ». Ce n’est que l’expression d’un très profond mépris des dirigeants occidentaux pour leurs peuples et l’intelligence de leurs peuples. Vous pourriez penser que je suis très cynique, en fait je suis tout sauf cynique. Je trouve que c’est le moralisme tel qu’il est déformé et utilisé dans les relations internationales qui est cynique. La guerre en Bosnie Herzégovine dont j’étais spécialiste était un bon exemple du cynisme des Etats à propos du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas promouvoir l’apaisement, la coopération, le respect, que nous ne devons pas avoir des idéaux de justice, d’équité, mais ce sont des idéalités, il ne faut pas en faire des sujets concrets.

    Pour y arriver il faut être très pragmatique et très éthique. Le cynisme est du côté des bons sentiments tandis que l’humanité est du côté de ceux qui cherchent vraiment des solutions viables et tempérées, des compromis en partie insatisfaisants mais qui, en général, font moins de morts. D’ailleurs ce sont les Etats tenus pour les pires, l’Iran, la Russie, les monstres, l’axe du mal, qui appellent de leurs vœux la réforme de la gouvernance mondiale qui sans cesse veut des accords. Ils veulent que l’ingérence cesse, ils veulent briser l’étreinte impériale des sanctions. Par exemple, les Chinois ont besoin du multilatéralisme.

    Ce n’est pas en polarisant les avis, en simplifiant les alternatives, en escamotant la complexité des situations et leur singularité, bref en appliquant une vision sectaire et primaire, que nous aurons la moindre chance d’arriver à promouvoir quoi que ce soit de mieux. Nous parlons aujourd’hui de « déconfliction ». Eh bien nous ne pouvons pas déconflicter en polarisant, à moins que ce ne soit pas du tout la déconfliction que nous recherchions.

    Il faut donc procéder avec beaucoup d’humilité, faire taire tous ses a priori et faire des liens, des rapprochements, entre les parties du monde, entre des évènements qui ont l’air de n’avoir rien à voir et qui arrivent comme par hasard.

    En fait la première leçon que je pourrais vous donner en géopolitique, c’est qu’il n’y a pas de hasard dans les relations internationales. Il y a des lignes lancées depuis très longtemps que nous n’avons pas vues ou pas voulu voir, des conjonctions d’intérêts, des circonstances. Le reste est de l’habillage, du maquillage, de l’imposture. Il n’y a pas de hasard, tout ce qui arrive survient pour de bonnes raisons.

    Cette carte montre le monde sous l’angle des alliances. Les relations internationales ont pris depuis septembre 2001 un tournant réaliste radical et le coup de grâce a été donné par les Printemps arabes, leur échec et la reprise en main dont nous allons parler. Le droit de l’hommisme est mort ! Maintenant c’est l’heure du réalisme. La deuxième leçon nous apprend que nous en sommes à l’heure de la souveraineté comme vertu, comme protection, comme horizon, comme défense face aux grands mécanismes de soft power d’Etats qui eux sont très souverains alors que nous, nous renonçons. Ils prônent l’éclatement national, l’arasement des Etats et des nations, la fin des peuples et la fracturation.

    C’est aussi l’heure des volontés affirmées de puissance et de résilience et de personnalités très fortes qui revendiquent une forme de brutalité comme une vertu, comme un courage. Elles se combattent, Trump, Xi Jinping, Poutine s’envoient des directs du gauche tout le temps, mais elles se comprennent et s’estiment. La manière dont Trump a mené son dialogue disons musclé avec la Chine en est un exemple. Nous pouvons trouver cela sauvage mais dans la jungle des relations internationales, il y a de plus en plus d’animaux.

    Il faut être agressif, avoir une capacité à s’opposer, à résister, à aller aux chocs, à faire du chantage, de l’intimidation. Ces attitudes, qui rapportent sur la scène internationale, rapportent aussi sur le plan de la politique interne car elles sont perçues comme une protection de la population. Les peuples inquiets ont besoin d’être protégés et ne sentent pas toujours qu’ils le sont.

    Dernière leçon peut-être, pour comprendre la majeure partie des évènements de l’actualité internationale, nous devons avoir une grille de lecture énergétique des conflits que, généralement, on ne met jamais en avant.

    Ici vous avez toute la guerre de Syrie. Bachar el-Assad était présenté comme un monstre dont il fallait libérer la planète… Oui et non ! La vraie raison est tout simplement que le Moyen-Orient est le champ de forces le plus directement lisible, il est le théâtre déporté de la compétition entre Washington, Moscou et Pékin. Il faut savoir que dès les années 80, la déstabilisation du Moyen-Orient a été engagée avec l’envahissement de l’Afghanistan par la Russie. Il y a eu bien d’autres guerres dont celle du Golfe qui a lancé la fragmentation du Moyen-Orient. L’objectif était de recycler les pétrodollars dont les volumes accumulés sont une menace pour la suprématie américaine. Les pétrodollars doivent servir à quelque chose, pourquoi pas à acheter des armes américaines. Pour ce business, il faut donc des guerres longues, difficiles, interminables et quand il n’y en plus, il suffit d’en créer une autre.

    Il s’agissait aussi de casser les pouvoirs religieux à la tête des monarchies pétrolières en favorisant la prise du pouvoir par le bas, c’est-à-dire par un islamisme dit social d’inspiration Frères Musulmans. Mais derrière tout ça, l’objectif réel est d’installer des gazoducs assurant la fourniture de gaz et de pétrole à destination du vieux continent. Et depuis que les Américains ont leur gaz de schiste, le grand enjeu est devenu le choix du fournisseur futur de la Chine. Pour l’instant l’Iran est en bonne position, suivi par la Russie. L’Irak, l’Iran, la Lybie, la Syrie et le Yémen sont les victimes collatérales de ces enjeux gaziers et pétroliers.

    Avant le début de la guerre en Syrie, il y avait deux tracés concurrents. Bachar el-Assad avait les marchés en main mais il a choisi le mauvais. Il y avait un axe pétrolier et gazier possible Iran-Irak-Syrie-Liban appelé aujourd’hui « l’axe chiite de la menace » et un axe Qatar-Arabie Saoudite – parce qu’à l’époque ils étaient ensemble – Jordanie-Syrie-Turquie-Chypre pour transporter le gaz qatari vers l’Europe.

    Début 2011, les Printemps arabes se sont enchaînés comme une trainée de poudre, soi-disant déclenchés par la volonté subite des populations qui voulaient se libérer du joug de leurs épouvantables dirigeants. D’abord la Tunisie puis la Jordanie, l’Egypte, le Yémen, la Libye, le Bahreïn, le Maroc et la Syrie, tout cela en six mois.

    Bachar el-Assad, en juillet 2011, a refusé le tracé qatari. Il a signé un accord avec l’Iran pour faire transiter le gaz iranien par le territoire syrien. Alea jacta est ! La Syrie est tombée sous la coupe des Wahhabites et nous avons eu Daech. La Syrie devait être démembrée, ce qui a failli arriver en 2015, comme l’avaient été l’Irak et la Lybie. Remarquez que ce ne sont pas les monarchies les plus terrifiantes, les monarchies pétrolières, que nous avons dézinguées, ce sont tous les Etats laïcs, multiconfessionnels et riches qui avaient tous une espèce de rêve pan arabique qui gênaient. Aujourd’hui, dix ans plus tard, vous voyez ce qui reste de la Syrie.

    Le gazoduc qatari n’a donc pas été construit. Il devait rejoindre un projet américano européen, appelé Nabucco, passant par l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Turquie et la Bulgarie. Cela vous explique pourquoi nous avons déstabilisé la Syrie et pourquoi jusqu’en 2015, avec l’arrivée du chien russe dans le jeu de quilles, la Turquie et le Qatar espéraient installer à Damas des Frères Musulmans avec Al Qaïda et disposer d’un régime docile qui ferait ce qui était prévu. Mais le Qatar et la Turquie se sont fait déborder par pire qu’eux, Daech, et par des mouvements patronnés par Ryad. Le Qatar et la Turquie ont repris le manche depuis que nous avons « vaincu » l’hydre de l’Etat Islamique. En fait l’Etat Islamique resurgit sporadiquement en divers endroits, un vrai conte fées que nous gobons globalement.

    La déstabilisation puis la guerre financée et armée par l’Occident, nous compris, mais aussi par la Turquie et par les monarchies du Golfe, sont lancées. La situation s’aggrave dangereusement pour Damas jusqu’en 2015. En 2015 Bachar el-Assad est débordé, le pays est près de sombrer et Téhéran est impuissant. Le fameux général iranien Soleimani, mort récemment, va à Moscou pour y demander de l’aide et il l’obtient.

    A partir de l’automne 2015, il y a un renversement de situation très lourd de conséquences. A partir du moment où la Russie arrive avec malgré tout pas beaucoup de moyens mais avec les méthodes russes, l’émiettement syrien s’interrompt et s’opère alors une reconquête des zones sous contrôle de Daesh ou d’Al-Quaïda. En conséquence, Washington réagit et renforce ses actions aériennes. Les Etats-Unis et la Russie établissent un accord de coordination militaire aérienne au-dessus du territoire syrien pour ne pas se tirer dessus.

    L’entrée de la Russie dans le jeu militaire en Syrie a conduit la Turquie à reconsidérer le rôle qu’elle comptait y jouer. La destruction d’un chasseur russe Soukhoï Su-27 par des avions turcs provoque une sévère tension avec Moscou mais après un délai d’une année, le temps de gérer la brouille avec Moscou, Erdogan fait transmettre ses excuses à Poutine et retourne sa veste. La Turquie et la Russie se réconcilient en Syrie. Nous verrons qu’en Libye, c’est différent parce qu’il y a des alignements d’intérêts qui ne sont pas les mêmes selon les zones et les domaines. Ce n’est pas une nouvelle guerre froide, bloc contre bloc. Un acteur comme la Turquie est avec les uns ou avec les autres, selon le sujet et ses intérêts du moment.

    Poutine et Erdogan sont bien trop malins pour tomber dans les pièges américains. Notez qu’un ambassadeur russe sera tué dans une galerie d’art d’Ankara sans créer de vague entre les deux pays. Ils ont avant tout intérêt à converger tactiquement. La Turquie va même acheter des systèmes de missiles S-400 au nez et à la barbe de l’Otan. Clairement Ankara tient Washington et non l’inverse.

    Après ce focus, peut-être faut-il parler de l’Iran ? L’Iran est aussi un grand cafouillage et un grand mensonge surtout parce que nos dirigeants oublient de nous dire que le terrorisme que nous subissons est sunnite et pas du tout chiite, ce ne sont pas les Iraniens qui mettent des bombes. Tout est savamment confondu.

    Il faut comprendre que l’Iran est un marché extraordinaire mais un marché indocile depuis longtemps pour les Etats-Unis. Tant qu’ils ne peuvent pas contrôler l’Iran, il s’agit de le geler par l’extraterritorialité des lois américaines, par des sanctions interminables, en montant en épingle le développement de l’arme atomique. Mahmoud Ahmadinejad, ex-président de la République islamique, les a bien aidés par ses provocations « Nous voulons l’arme nucléaire, il faut rayer Israël de la carte, etc. » Je me souviens de la déclaration d’un chef du renseignement israélien du Shin Bet qui disait « Le problème de l’Iran n’est pas militaire, la menace militaire ne nous fait pas peur militairement. De toute façon avec une tête nucléaire, cela prendra 2 minutes 30, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la rivalité et le niveau d’intelligence, de technologie, de culture, d’histoire. En fait ils sont comme nous, ils nous ressemblent. »

    C’est ça, le problème de l’Iran. Ils sont comme nous, mais ils sont 80 millions et regorgent de gaz et de pétrole. La menace militaire est donc un masque, de la poudre aux yeux. L’idée est donc qu’il faut constituer un axe d’hostilité contre Téhéran et ses alliés régionaux. Mais regardons plus précisément. Le Liban est en morceaux, quant à l’Irak et la Syrie, n’en parlons pas. Téhéran n’a plus qu’un choix, celui de se rapprocher de la Turquie et du Qatar avec lequel il partageait déjà des intérêts gaziers importants.

     

    Cette carte montrent les projets de pipelines pétrole et gaz pour le transport des ressources vers le reste du monde. Les enjeux sont là.

    Personne ne semble avoir compris que l’Iran n’a plus vraiment besoin de la bombe. Ils vont continuer d’en parler mais ils n’en ont pas besoin. Ils ont fait un accord qui a fuité opportunément mais n’est pas encore officiellement révélé. C’est un accord de 400 milliards de dollars avec Pékin, avec présence de militaires Chinois pour protéger certaines infrastructures en Iran, avec livraison de pétrole à la Chine à -30% sur 25 ans. Le parapluie atomique iranien sera chinois de fait. D’autre part, si Washington décidait une action en Iran, avec la présence de soldats Chinois, ce serait considéré comme une attaque directe contre Pékin. Voilà une excellente parade, la Chine est devenue le protecteur atomique de l’Iran… et elle consolide évidemment avec l’Iran la nouvelle route de la soie en Eurasie comme le montre cette carte :

    Les routes de la soie ne sont pas seulement l’Eurasie. C’est aussi l’Afrique, mais aussi l’Amérique du Sud où maintenant il y a un petit jeu entre Pékin et Washington. « Tu viens m’embêter en Mer de Chine, dans ma zone, dans ma chasse gardée et moi je viens t’enquiquiner au Brésil, en Argentine et ailleurs ».

     

    Sans rentrer dans les détails, voyons maintenant les autres pays significatifs.

    L’Egypte va devenir, sauf si elle aussi est déstabilisée, un pays à observer, comme l’Algérie. L’Egypte, qui veut devenir un hub pour le gaz naturel liquéfié, conclut beaucoup d’accords avec Israël. Il faut voir qui cela va ennuyer, sachant qu’il est déjà certain que ce rapprochement gêne les Turcs.

    La Russie. J’ai appelé sa situation « Le grand retour ». Sur fond d’échec occidental de la fragmentation irako-syrienne, Moscou doit soigner ce qu’on appelle « son complexe obsidional » en Europe. Voici une carte bien parlante :

    Les points bleus représentent les bases de l’OTAN. Depuis 20 ans nous entendons à répétition « La Russie va envahir l’Europe », alors que les bases en Europe sont américaines. Pourquoi ?

    Vous savez ce qui s’est passé en Ukraine. Nous avons essayé de faire tomber l’Ukraine dans l’escarcelle de l’Union Européenne et de l’Otan. La Russie ne pouvait pas le tolérer car c’était mettre ses propres forces en contact direct avec celles de l’Alliance. La situation est la même avec la Biélorussie.

    La Russie a pris la Crimée parce qu’il s’y trouve des bases russes d’ailleurs protégées par des accords entre les deux pays. Si l’Ukraine allait dans l’alliance de l’Otan, la Russie se sentirait menacée et ce qui est arrivé est assez banal.

    La Russie a utilisé en réalité le Moyen-Orient pour revenir sur la scène internationale. Elle s’est servie de notre échec de déstabilisation de la Syrie et elle est revenue dans la zone pour sécuriser certains axes, certains alliés, en exerçant sa capacité de nuisance. Si vous regardez la carte ci-dessus, vous vous rendez clairement compte que la Russie est notre protection naturelle et historique face à la Chine.

    La hantise de la géopolitique américaine depuis toujours est de voir une Eurasie intégrée, une Russie puissante intégrée avec l’Union Européenne et surtout avec l’Allemagne. Les Etats-Unis ne veulent voir ni l’une ni l’autre, ils ne veulent pas voir de puissance continentale intégrée qui pourrait être l’Allemagne, la Russie, la France, qui contrôlerait cette zone. En comprenant cela, nous comprenons tout. Nous comprenons la volonté américaine d’élargir l’Alliance Atlantique, nous comprenons que tout est fait à Washington pour que jamais l’Europe ne regarde du côté de l’est. La Chine arrive avec ses routes de la soie, l’espace eurasiatique est là avec son énorme marché, et l’Europe attend gentiment que quelqu’un lui dise qui elle doit détester et qui elle doit aimer. C’est ce que nous appelons la théorie de MacKinder, un Britannique qui en 1904 disait « Celui qui domine le heartland domine l’île monde ». Pour lui, le heartland, le cœur du monde, la puissance centrale terrestre est un autre nom de la Russie, et l’île monde est l’Eurasie, depuis la pointe de l’Europe jusqu’à la Chine. Celui qui domine l’Eurasie domine donc le monde !

    Il s’agit du socle de toute la politique américaine jusqu’à aujourd’hui. Le problème est que les Américains se sont plantés. Ça allait bien tant que la Chine ne redevenait pas puissante, tant qu’elle ne constituait pas une menace, qu’elle avait un modèle économique gentillet tourné vers son intérieur. Aujourd’hui, ce raisonnement est complètement has been. Aujourd’hui, si nous avions voulu sauver l’Occident, nous comprendrions que c’est avec la Russie qu’il fallait s’allier car la Russie est une puissance eurasiatique. Elle est aussi un bout de l’Occident avec sa partie développée en Europe et non pas en Asie.

    Naturellement les Etats-Unis, l’Union Européenne et la Russie auraient dû constituer les trois piliers du tabouret stratégique occidental. Mais les Américains n’ont pas permis que cela se passe ainsi, les Européens ont obéi et aujourd’hui, au bout de 20 ans d’avanies, de mensonges, de promesses et d’humiliations, je pense à la Lybie, au Kossovo, à l’entrée dans l’Otan envisagée à une époque, à tout ce qui a été proposé à l’Union Européenne par la Russie, aujourd’hui, les Russes en ont marre, ils n’ont plus envie de l’Europe. C’est mon sentiment au vu des gens que je peux rencontrer, de l’évolution des déclarations officielles, de la manière dont nous considérons nos gouvernants. La Russie n’a plus de désir d’Europe, elle est dans le dépit amoureux et bon gré mal gré, elle se tourne vers la Chine. Elle n’a plus le choix, elle est sous sanctions et iI n’y a pas un pays européen capable de dire « je ne veux plus de sanctions contre la Russie ». Nous sommes serviles, un peu bêtes, et nous poussons Poutine vers Pékin. Certes il y a convergence sur les modèles de société, sur les intérêts, mais Poutine est un modéré, nous ne savons pas ce que nous aurons à sa place. Poutine est un équilibriste, un marionnettiste qui a été tellement diabolisé que nous en avons fait un monstre.

    Poutine est maintenant dans une phase de durcissement parce que, après en avoir beaucoup avalé venant des Occidentaux, il s’est tourné vers l’est. L’Amérique en a fait autant tandis que l’Europe est toujours tournée vers l’ouest. Et quand elle s’oriente vers l’Europe centrale, ce n’est surtout pas avec la Russie. Nous sommes la première victime de ce pivot vers l’est de la Russie et les Etats-Unis. Nous ne sommes jamais arrivés à rapprocher l’Union Européenne de l’union économique eurasiatique. C’est tout de même 200 millions de consommateurs, 43% de l’uranium dans le monde, hors Russie 8% du pétrole et 4% du gaz. Nous sommes dans une aporie stratégique dont nous ne sortons pas.

    Après cette sinistre leçon, je dois parler de la Turquie parce que son dirigeant est sans doute le grand vainqueur, le plus extraordinaire acteur de ces dernières années. Je n’ai pas d’admiration particulière pour Erdogan mais je peux dire que cet homme a tout de même réussi à se jouer de tout le monde. Il s’est joué de l’Union Européenne puisque dans les négociations entamées en 2006 pour l’adhésion de la Turquie à l’Europe, nous avons été assez crédules pour lui permettre de démonter au nom de la lutte contre le caractère militaire de la société russe, tous les mécanismes qui faisaient de l’armée turque une armée puissante garante de la laïcité. Il a cassé tous les mécanismes qui empêchaient les coups d’Etat internes, les purges, qui garantissaient la liberté d’expression et la liberté de la presse. L’Europe l’a aidé à démonter tout ça.

    Ensuite Erdogan a profité de l’Amérique qui avait besoin de la Turquie en Syrie quand Trump a décidé le retrait de ses troupes après leur échec flagrant. Les Américains se sont retirés et ont mis les Turcs à leurs places. Ils ont lâché les Kurdes, pour la plus grande satisfaction des Turcs.

    Les Turcs ont pris place en Syrie dans les territoires situés le long de la frontière turque. Ils achètent le pétrole des Kurdes Irakiens mais pourchassent les Kurdes Syriens. Tout cela est légal puisque l’Otan, donc Washington, leur a permis de procéder à des offensives militaires, d’effectuer des contrôles de navires et de faire de l’exploration gazière en Méditerranée pour prendre leur manne dans les nouveaux gisements gaziers et les revendiquer auprès des Grecs et Chypriotes. La Turquie peut tout se permettre puisqu‘elle a le blanc-seing de Washington.

    Russes, Iraniens et Turcs sont tombés d’accord pour se partager des zones d’influence en Syrie, et Bachar el-Assad sera bien obligé d’accepter. Erdogan a également fait un accord en Libye, toujours avec le blanc-seing de Washington, mais là pour gêner la Russie et faire contre poids à l’influence russe.

    La Libye, où nous avons tout pétardé pour éviter un massacre à Bengazi, est en morceaux. Nous avons d’un côté Khalifa Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne qui arrive de l’est, soutenu par l’Egypte, les Emirats Arabes Unis et la Russie, et de l’autre côté, une espèce de gouvernement reconnu, mais pas comme permanent, par la communauté internationale. Celui-ci est soutenu par des milices islamistes auxquelles Erdogan apporte son soutien en armes et en combattants pour pouvoir dealer un maximum.

     

    C’est avec eux qu’Erdogan a conclu un accord et en particulier avec leur chef, Faïez Sarraj qui ne représente à peu près que lui-même, qui se trouve aux mains des pires islamistes. Voilà où nous en sommes et nous acceptons d’une certaine manière cet accord qui n’est pas valable en droit international.

    Je ne parle même pas du chantage migratoire qui a lieu depuis 2015, dans lequel nous payons pour que la Turquie garde sur son territoire des réfugiés utilisés comme pression politique. Le jeu de la Turquie est extraordinaire, et le dernier en date est celui de l’Azerbaïdjan et du Haut Karabakh dans lequel la Turquie appuie sans limite l’Azerbaïdjan ainsi qu’un projet de fédération entre l’Azerbaïdjan et la Turquie. Ce serait bien pour l’Arménie, n’est-ce pas ?

    Tout ceci est bien sûr dirigé contre Moscou. La Turquie est un acteur opportuniste, multicartes, qui sait qu’en étant la puissance militaire majeure du flanc sud de l’Otan, l’Amérique ne peut pas se passer d’elle et qu’en conséquence, elle peut et doit prendre le maximum et le plus vite possible, d’autant plus que Trump pourrait ne pas être réélu et que Biden pourrait ne pas avoir la même attitude.

    Je termine par l’Amérique qui, comme vous l’avez compris, est en déclin, en retrait, non pas parce qu’elle veut se retirer des affaires du monde mais parce que d’autres puissances, d’autres pouvoirs, ont émergé, et qu’elle ne séduit plus de la même manière. Elle n’a plus les mêmes arguments, cherche toujours l’invulnérabilité et pour cela, sort de tous les traités sur l’équilibre de la terreur. Elle cherche toujours le contournement, à avoir l’avantage décisif stratégique mais elle ne peut plus. Parce qu’il y a la Chine et ce que j’appelle un contre monde qui est en train de se structurer. Au-dessus il y a le duopole de tête, en-dessous les alliances qui sont fluctuantes selon les sujets et selon les moments. Assurément il s’agit d’un autre modèle de puissances, qui allie contrôle social assez dur de la multitude et développement économique, mais aussi un autre modèle normatif.

    L’Amérique ne sait réagir qu’en donnant des coups. Coups qu’elle donne à ses alliés de façon pas très intelligente, par exemple l’extraterritorialité des lois américaines imposée à l’Europe. Elle fait en sorte que, petit à petit, un tas de pays finissent par se dire « Il y a une alternative. Je peux acheter Paypal mais je peux aussi acheter Alipay ». Un beau jour ce sera une banque des BRICS ou d’une tout autre institution qui aura des opportunités à offrir à une clientèle. Surtout qu’avec la vision long-termiste des Chinois, quasiment tous les pays auront été irrigués par les routes de la soie. Il y a donc une lutte de longue haleine, appelée guerre hors limite ou guerre tous azimuts par les Chinois. Cela ne manque pas d’inquiéter les Russes qui existent par leur position centrale, leur capacité nucléaire, leur capacité de nuisances, mais se sentent toutefois moins fort. En conséquence les Russes poussent à la restauration du multilatéralisme. Le ministre russe des Affaires Etrangères a présenté un accord bilatéral de non-ingérence électoral, ce qui est très drôle, et un accord mondial dans lequel les Etats s’engageraient dans le cadre d’hostilités à ne pas lancer de première frappe en matière de cyber attaques, de guerre de la communication. Nous constatons ici la montée de menaces d’une nouvelle nature.

    Alors nous, que faisons-nous ? Nous n’agissons pas du tout comme une puissance puisque nous n’en sommes pas une. Il n’y a pas de peuple européen. Mais surtout, nous avons peur de la guerre et de la solitude, et nous nous accrochons désespérément aux jambes de pantalon de papa américain. En Europe, les quelques pays qui s’en sortent sont les souverainistes, tels que l’Autriche, la Hongrie que nous diabolisons en espérant qu’ils resteront peu nombreux. Mais en fait, nous voulons rester aveugle, nous ne voulons pas grandir, c’est-à-dire sortir de l’enfance stratégique. Nous persistons à croire à nos fantasmes pacifistes complètement dépassés. Nous voulons croire dans une alliance, une identité d’intérêts avec Washington qui n’existe plus. Pourtant depuis trois ans et demi, les Américains nous l’expliquent haut et fort, sans prendre de gant « Tu fais, tu te tais, tu t’écrases »…

    Nous avons des occasions que nous ne voulons pas saisir pour juste nous affirmer, en fait pour se souvenir que nous existons. Dans cet affrontement normatif, culturel, technologique, militaire, économique, numérique… nous aussi nous pouvons exister, sans pour autant changer de maître, simplement parce que nous possédons des atouts et que nous ne sommes pas encore à vendre par appartements.

    Le jeu des pivots, le jeu de la guerre des normes et des droits, c’est ce qui nous attend car à un moment donné, le système chinois qui avance doucement mais sûrement et qui se construit, sera à même de proposer à toutes ces nouvelles clientèles des routes de la soie, partout dans le monde, un package attirant et compétitif par rapport à l’offre occidentale en termes de sécurité, contractualisation, questions monétaires ou bancaires, investissement, etc. A mon avis le dollar a du souci à se faire, son hégémonie ne va pas durer encore longtemps.

    Nous sommes coupés en morceaux, vendus par appartements, nous n’avons pas de visions autres que défensives, ni de projections, nous sommes complètement inhibés stratégiquement et dans un syndrome de Stockholm. Nous ratons énormément d’occasions, pas seulement avec Trump.

    Personnellement je n’attends pas le salut de l’Europe car si nous devons attendre que quelqu’un se lève et décide d’être courageux, je pense que nous serons tous morts. Je crois qu’il faut partir de soi, c’est-à-dire partir de la France, décider de se faire enfin respecter. Il est tout à fait inadmissible que la Turquie se permette de faire ce qu’elle fait depuis trois mois vis-à-vis de nous. Et quand nous voyons que la puissance de tête de l’Alliance Atlantique ne fait rien, ça pose la question de notre maintien dans cette alliance.

    Nous sommes dans une pré-phase de redressement qui sera très douloureuse. Il me semble que la société l’attend confusément mais ne veut pas en payer le prix. Je pense qu’en termes de politique étrangère, il faut tout revoir. Il faut devenir très cohérent et comprendre que soutenir des Etats qui patronnent et financent les réseaux djihadistes dans le monde, juste pour leur vendre des armes, ce n’est pas possible. Ou alors disons carrément aux Français « Nous allons avoir un certain nombre de morts par an, mais cela nous rapporte beaucoup ».

    Nous pouvons aussi pivoter vers l’est et c’est ce que je propose. Et pour sortir de l’idée que nous devons nous en sortir avec la Russie, nous pouvons nous entendre avec l’Eurasie. Le bloc eurasiatique cherche l’intégration alors qu’il y a très peu de relations européennes avec l’union eurasiatique, pas par dogmatisme, juste parce que nous considérons que ce n’est pas à nous, que nous n’avons pas le droit, que Washington ne le voudra pas. Je pense qu’il faut désobéir parce que c’est un espace porteur d’un avenir économique, industriel, technologique pour l’Union Européenne. C’est notre futur réservoir de puissance, c’est aussi notre futur réservoir de légitimité politique aussi bien face à la Chine que face à la Russie alors que celle-ci est en train de changer. C’est la bonne dimension, c’est le nouvel espace pour nous projeter.

    Pourquoi le faire ou ne pas le faire. Parce que MacKinder a dit, il y a plus d’un siècle, que nous n’avions pas le droit. Nous obéissons depuis plus d’un siècle à un oukase suicidaire pour nous, juste parce que nous croyons que cela nous rapporte plus alors que nous avons des démentis quotidiens. Il faut nous projeter en coopération avec les institutions asiatiques, avec l’organisation de coopération de Shangaï, avec l’Union économique eurasiatique, avec la structure militaire sécuritaire de l’Asie centrale, c’est-à-dire les anciennes républiques turcophones qui faisaient partie de l’espace soviétique. Elles sont aujourd’hui de délicieuses proies à l’influence turque, à l’influence russe qui essaie de contrer l’instrumentalisation musulmane, mais c’est aussi un réservoir de combattants. Nous savons comment sont nées les guerres en Tchétchénie et au Caucase, en Bosnie Herzégovine. Je pense que nous ne mesurons pas le risque qu’il y a dans ces sociétés et donc l’opportunité de tisser avec elles tout un réseau de liens et de relations nous permettant d’avoir un œil sur elles.

    Je vais terminer sur une proposition un peu provocante. Nous sommes entrés dans l’Otan en 2019. De mon point de vue, nous avons été achetés. On a créé pour nous un magnifique commandement totalement inutile. J’en suis désolée pour mes nombreux amis militaires. Il s’est agi de donner un magnifique hochet à la France pour qu’elle accepte de rentrer dans l’organisation intégrée, pour finir, une fois pour toutes, avec les fantasmes français d’une éventuelle indépendance. Ça a très bien marché et maintenant il est très difficile, même dans les armées, de trouver des gens qui raisonnent en termes de « A quoi nous sert l’Otan ? En quoi l’Otan nous protège-telle ? En quoi l’Otan défend-elle nos intérêts ? En quoi avons-nous notre place en l’Otan ? En quoi, par exemple, face à une puissance intérieure à l’alliance, un allié, l’Otan est-elle un arbitre ou un médiateur pour apaiser la situation et faire en sorte que ça cesse ?» Ce sont des questions que nous ne nous posons pas. Certains savent que la servilité n’engendre que le mépris et que plus nous attendons, plus ce sera dur, qu’un jour peut-être, ce sera impossible. Dans ce cas-là, nous aurons raté la chance de nous porter vers l’Eurasie et de désenclaver stratégiquement toute l’Union Européenne et la France pour la projeter vers le cœur de ce continent qui est le nôtre.

    Je crois que la France doit prendre l’initiative de ce mouvement. Ce sera une révolution intellectuelle, mentale et stratégique, sinon ce sera l’engloutissement et la dévoration.

     

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    Les questions du public :

    En ce moment, en cette période de crise, nous avons en France beaucoup de rachats de la part des Américains sur les biotechs. Pourquoi n’agissons-nous pas là alors que nous savons très bien que toute la R&D que nous avons construite va partir en Amérique ? Pourquoi restons-nous immobiles ?

    Vous posez une question très juste. Je dirais que c’est la transposition à l’échelle nationale de ce qui se passe d’une manière plus générale à l’échelle européenne. Oui, en France nous parlons beaucoup, nous disons que nous allons nous battre, mais tous les jours nous subissons les attaques de nombreux prédateurs Américains, Chinois, Allemands et autres. En fait tout le monde se sert puisque nous ne nous défendons pas. C’est un état d’esprit qui manque un peu de verticalité.

     

    Comment analysez-vous notre intervention au Mali ?

    Je pense que lors de son lancement, cette opération était utile. Serval a marché sur le moment, comme un coup de force parce que nos armées sont sous dimensionnées. Nous n’avons pas la surface, les effectifs, les matériels, la formation, l’entrainement, pour pouvoir gérer seul une intervention comme celle-ci, sur une telle immensité. Nous sommes très peu aidés par les Européens. Nous faisons un travail utile mais qui ne peut pas être efficace longtemps de cette manière. Personne ne veut le faire. En plus, c’est pratique de dire « Les Français y sont, laissons-les faire ». La menace n’est pas ressentie, la désagrégation des sociétés est perlée, les attentats, les problèmes sont perlés. Tout arrive mais doucement. De temps en temps arrive un évènement un peu plus fort comme Charly ou Nice, mais très vite, nous revenons à des petites attaques, à des petites choses. Il n’y a donc pas ce sentiment de panique populaire qui devrait peut-être entraîner une réaction politique.

    Donc oui, nous sommes au Mali. Oui, nous devons y rester. Il n’est pas possible de partir maintenant du Mali mais il est urgent que les autres Européens qui ont des armées acceptent de prendre en charge une partie de ce fardeau. Fournir de l’argent n’est pas suffisant.

    D’autre part, le vide attire et je pense en particulier, aux Russes.

    Il y a aussi des enjeux de formation, de conseil, qui sont une partie de la politique étrangère d’un Etat comme le nôtre.

     

    La moitié de la population mondiale a été exclue de votre discours, l’Amérique du Sud, l’Afrique avec ses 2 milliards d’habitants, et l’Inde. Comment cette population va-t-elle se retrouver dans le débat évoqué ?

    Commençons par l’Amérique du Sud. Elle est en train d’échapper à son ancien maître, les USA. Il y a encore quelques pays qui restent gentiment à leur place tandis que le Brésil est devenu un terrain d’implantation chinoise très forte.  L’Amérique Latine est typiquement la fin de la doctrine Monroe, elle est aussi l’entrisme chinois.

    Je ne vois pas l’Afrique et ses bientôt 2 milliards d’habitants comme un acteur géopolitique en tant que tel. Mis à part quelques rares pays qui s’en sortent à peu près bien, c’est essentiellement un champ de batailles, un champ de prédation de leurs richesses par d’autres pays.

    A propos de l’Inde, je pense que la Chine agit très intelligemment vis-à-vis de l’Inde parce qu’elle a entièrement pris en main le Pakistan. C’est une façon de poser l’équilibre. L’Inde est une grande démocratie, c’est une banalité de le dire mais ce n’est surtout pas vrai. La structure sociale indienne fait qu’elle est une démocratie… à l’indienne. L’Inde est aux mains d’un nationaliste pur et dur qui est prêt à beaucoup de choses pour rester au pouvoir et s’imposer dans la zone. L’Inde va devoir se trouver des parrains américains ou autres. En tous cas, l’Inde ne va pas rapidement rattraper la Chine, d’abord parce qu’en Inde, il n’y a pas ce contrôle social comme en Chine. C’est ça que la Chine a réussi et c’est pour ça que nous lui en voulons. La Chine, qui a vu ce qui est arrivé à l’Union Soviétique, ne reproduira pas la descente aux enfers de la Russie. Elle a bien compris qu’il ne faut pas lâcher le système, ne pas lâcher le parti, il faut tenir les gens, il lui faut contrôler 1.5 milliard de personnes. Le système chinois est assez unique, il a ses fragilités par exemple avec ce qui se passe à Hong Kong, ou avec les manœuvres américaines en Mer de Chine. L’Occident se rebiffe et essaie d’aller dans cette zone qui est un peu, toutes proportions gardées, l’Amérique Latine de la Chine. Toutefois je ne pense pas qu’il y a véritablement compétition.

    La Chine est entrée dans une phase très solide de remilitarisation et tout se fait à la chinoise. Ils ne font pas un porte-avions, ils en lancent dix, ils ne jouent pas petit jeu !

     

    J’aimerais connaître votre opinion vis-à-vis de l’Union Européenne qui est une institution qui pourrait avoir un bon rôle pour l’impact des puissances européennes dans le jeu international mais elle semble nous orienter vers les pires décisions, notamment avec cette proposition allemande qui nous incite de plus en plus à céder notre siège permanent à l’ONU. Faut-il rester, faut-il partir de l’Union Européenne, qu’en pensez-vous ?

    Non ! Ce que j’ai proposé est de sortir de l’organisation intégrée militaire de l’OTAN, c’est tout. Nous sommes dans l’UE, nous y restons même si nous y sommes mal.

    Quant à notre siège au Conseil de Sécurité, je pense que c’est un débat que nous ne devrions même pas accepter d’avoir. C’est comme accepter que les Allemands financent la remise à niveau de notre force nucléaire et puissent décider après de son emploi ou non.

    Typiquement nous n’avons plus beaucoup d’atouts de puissance réelle, certains nous disent « Vous n’êtes plus rien, il faut en finir avec cet arsenal, mutualisons-le ». C’est facile à dire quand vous n’avez rien, ce qui est à toi est à moi. Mais nous, nous avons ça et ce n’est pas négociable. Nous pouvons faire des efforts, nous allons au Mali quand tout le monde se défile et nous explique que nous n’avons rien à y faire.

    Et notre siège au Conseil de Sécurité, c’est le nôtre. Point final !

    Quant à notre outil nucléaire, nous payons tout. Nous payons sans compter pour le covid, alors que nous pourrions peut-être trouver 7 à 8 milliards pour remettre à niveau notre outil nucléaire, plutôt que de discuter pendant 20 ans, à peser le pour et le contre. Nucléaire ou pas, plus d’hommes ou non, plus de matériels ou non. Ce sont des calculs de pauvres, alors qu’il suffit d’avoir des convictions et de décider. Pour moi le nucléaire est évident, le 2° porte-avions aussi.

     

    Merci pour l’ouverture à l’est, c’est rafraichissant. Vous parlez du déclin de l’empire des Etats-Unis. N’est-ce pas chez vous un biais de « géostratégicienne » du fait que nous vivons une période de paix et de prospérité ?

    Les conflits se sont déplacés mais ils sont aujourd’hui très cyber, sur internet, et les Etats-Unis ont gagné sur ce plan-là. Il y a un peu de concurrence en Chine, mais partout ailleurs nous utilisons Facebook et Google, pas Weibo et des concurrents Chinois très localisés.

    La Chine s’est réveillée grosso modo en 1978 avec Deng Xiaoping, il y a 40 ans, soit une grosse génération. En revanche elle travaille fort, même les Américains n’en font pas autant. De plus, la multitude a énormément joué à son profit. Il ne faut pas voir ce que je dis comme une hostilité pour les uns ou les autres, j’observe juste comment ça se passe. Et comme je suis Française, je pense à mon pays. La Chine a un plan et il est très intéressant de voir les stratégies qu’elle met en œuvre.

    Je pense que nous sommes dans une forme de guerre, nous avons changé de modalités, nous n’avons plus besoin de nous trucider par centaines de milliers sur des champs de bataille. Ainsi, nous n’avons pas l’impression que ce sont des guerres qui tuent beaucoup de monde, donc ce n’est pas grave. Madelaine Albright disait : « 1500 morts en Irak ? It was nothing ». Tous les morts n’ont pas le même prix. C’est tout de même un fait et c’est ça qui nous fait perdre de plus en plus d’aura, de crédibilité de la part de nombreux peuples. Ils se rendent compte qu’être alliés des Occidentaux au sens large n’est pas une assurance car ce ne sont pas des gens très fiables. C’est d’ailleurs là-dessus que joue la Russie qui en général fait ce qu’elle dit alors que nous hésitons sans fin. Ces peuples n’ont pas envie de partir à la guerre avec des gens comme ça. Nous avons pourtant un vrai sujet de crédibilité occidentale et surtout il y a ce contre monde qui se construit, que nous le voulions ou non. Nous pouvons penser que Xi Jinping va mourir de mort violente, que le parti va sombrer, que les Chinois vont refuser de travailler. Eh bien non, cela ne se passe pas comme ça, ce n’est pas le pays de Oui-oui. Nous avons notre pays de Oui-oui en ne voyant pas la Chine envahissante, ni la Russie comme alternative. Nous sommes dans une forme de guerre très intéressante à observer.

     

    Il y a un point que vous n’avez pas abordé, c’est celui de l’alimentation. Est-elle un enjeu ? Je pense que la Chine n’aura jamais la capacité de l’autosuffisance alimentaire. Ils n’ont pas suffisamment de terres cultivables. Ils ont fait une OPA sur la direction de la FAO, est-ce un enjeu pour eux ? Ils ont mis des milliards de dollars pour acheter des voix. Dans le même temps, l’Europe qui pourrait jouer un rôle avec une agriculture riche est en train de dilapider un savoir-faire ancestral par tous les bouts, particulièrement en France. Ce weekend, 130 personnes tirées au sort donneront leur avis sur la politique agricole commune. Nous sommes en train de laisser passer ce que nous pourrions peut-être considérer comme une arme, un moyen de s’imposer, l’alimentation. Pensez-vous qu’il s’agit d’un maillon faible pour la Chine ?

    Oui, l’alimentation est une arme, c’est une force considérable que nous avons encore. L’autonomie alimentaire et l’autonomie énergétique sont des points capitaux et les gens qui sont contre le nucléaire sont totalement inconscients. La Chine ne pourra peut-être pas se nourrir elle-même mais elle est en train de se fabriquer un sautoir avec plusieurs rangs de perles constitué par un tas de petits Etats qui vont fournir ce dont elle a besoin. Les routes de la soie serviront à ça, c’est-à-dire à dominer ces Etats et les soumettre à la production des besoins de la Chine. Les Chinois n’imposent pas de conditions politiques, il suffit de reconnaître qu’il n’y a qu’une seule Chine, alors ils vous font un très beau chèque, vous sortent des problèmes monétaires interminables de votre dette. Ensuite ils vous tiennent, ce n’est pas un système de colonies mais cela revient au même.

     

    Nous voyons que la Chine s’impose. A propos de son système politique totalement différent du nôtre, faut-il en avoir peur ?

    Avoir peur qu’elle s’impose chez nous ? Non ! Nous avons d’autres problèmes comme le délitement sociétal, le fait de ne pas comprendre ce qui nous constitue, de ne pas comprendre ce que nous avons été. La Chine, toutes proportions gardées, est un peu comme la Russie. Ce sont des pays qui assument leur histoire y compris le pire, y compris la révolution culturelle, le grand bond en avant. Les Russes assument le stalinisme, la décennie 90 qui nous est apparue géniale et les a plongés eux dans une crise économique et sociale terrifiante, ce qui a permis à Poutine de s’imposer. Notre problème n’est pas tellement de cet ordre-là. Ils ont un système politique adapté à leur multitude et non pas aux critères de la démocratie occidentale. Il ne faut pas que nous les jugions avec nos critères. Rendez-vous compte qu’ils ont 1,5 milliard de personnes à gérer. Les méthodes sont donc différentes, elles sont adaptées à leur immensité. Bien sûr, ça n’a rien à voir avec les critères de la démocratie à l’occidental, c’est incontestable. Mais premièrement, est-ce que la démocratie à l’occidental est souhaitable pour eux ? Deuxièmement, ils ont très bien compris que s’ils laissent des espaces de liberté, nous ferons tout pour déstabiliser progressivement la société, pour faire naître des envies, des besoins individuels qui existent déjà bien sûr, mais qui sont contrôlables. Regardez Hong Kong, tout est revenu dans l’ordre, ils ont remis la finance au pas, ils ont transféré le luxe, ils vont faire du tourisme culturel, ils contrôlent tout. Les Hongkongais vont payer très cher.

    Evidemment, qui ne souhaiterait pas que les sociétés humaines fonctionnent selon des critères démocratiques ? Mais il y a des nécessités de verticalité, de centralité, et aussi de contrôle tout simplement des individus.

    Pour quelqu’un qui prône le souverainisme français, que pensez-vous du franc CFA ?

    Je pense que chaque époque a ses crêtes et ses nécessités. Le franc CFA n’était pas ce qu’il y avait de pire pour l’Afrique post coloniale. Bien sûr c’était la monnaie qui organisait le maintien de notre influence dans notre ancienne zone, comme l’anglais est une langue qui dans certaines parties du monde permet à quelques pays de dominer par rapport à d’autres. Je ne crois pas que nous devons donner dans la repentance perpétuelle ? Les pays africains ont des problématiques propres qui vont bien au-delà du franc CFA.

     

    Deux questions complétement différentes. La première qui me titille un peu par rapport à cette guerre mondiale, avez-vous des informations sur l’origine du covid 19 ? J’oscille entre le pangolin ou le fameux laboratoire P4 en Chine…

    La deuxième question, quel est aujourd’hui l’homme politique français qui a une certaine idée de la France et des relations internationales ?

    Le pangolin ou le P4, je ne sais pas. Ce qui m’a été expliqué c’est qu’Américains, Russes et Chinois travaillent ensemble sur des souches aux Etats-Unis et qu’une Chinoise spécialiste de la chauve-souris comme vecteur est rentrée en Chine parce que cela devenait trop dangereux. Je n’en sais pas plus. Toutefois je ne pense pas que la Chine a fomenté le coronavirus pour infecter tout l’Occident et s’en tirer elle-même avec quelques morts. Je pense qu’il vaudrait mieux regarder la manière assez tragique avec laquelle nous avons géré, au moins en France, cette épidémie au moins dans sa première phase. Il y a beaucoup de choses à dire. Je pense que la Chine a très vite prévenu l’OMS dès la fin décembre. Après je ne sais pas.

    Quant à la deuxième question, je ne vois pas actuellement d’homme ou de femme politique qui réponde à ces critères. Je n’ai pas de recommandation pour un vote. En fait nous sommes très mal partis. Il nous faut quelqu’un de costaud et totalement incorruptible. Il doit oser et aller au choc, prendre des positions qui provoqueront des levées de boucliers. Il faut une personnalité qui arrive à convaincre la population, à qui il va demander des efforts.

     

    Dans vos développements, vous avez souvent évoqué la soumission et l’immobilité des grandes puissances européennes, en particulier la France. Je voudrais savoir pourquoi cette soumission existe au niveau du contexte géopolitique international en ce qui concerne notre pays et des pays européens ?

    Et dans un second temps, vous avez sous-entendu une sorte de peur face au corona virus. J’aimerais que vous en parliez un peu plus.

    Pourquoi sommes-nous soumis ? Pour moi, c’est incompréhensible. Je peux imaginer, dans l’après-guerre, dans un contexte différent, avec une bipolarisation et une Russie dangereuse, qu’il y eut un ordre, une soumission. Et pourtant le général de Gaulle n’acceptait pas tout pour autant.

    Pourquoi maintenant, sommes-nous enfermés dans le confort de l’illusion ? Nous ne voulons pas voir le problème. Pourtant le problème est énorme, il n’y a pas d’identité d’intérêts économiques, industriels, stratégiques ou militaires entre l’Union Européenne et les Etats-Unis d’Amérique. Il n’y a pas plus d’identité d’intérêts entre l’UE et la Chine ou entre l’UE et la Russie. Il y a des pôles qui doivent assumer d’exister et ne pas se contenter d’être une petite profondeur stratégique continentale pour une Amérique qui en fait, n’a jamais voulu que nous nous développions. J’ai expliqué que la vision de Mackinder a profondément imprimé et depuis très longtemps la politique étrangère américaine vis-à-vis de l’Europe. Je ne parle même pas de la manière dont l’Angleterre nous voyait. L’Europe ne devait surtout pas être puissante parce qu’elle est en Eurasie et que si elle se mêlait d’être puissante et si elle se rapprochait de la Russie, elle aurait formé un bloc avec une taille critique, des marchés, des individus qui formeraient une menace. Ça pouvait se concevoir pendant la guerre froide, celle-ci est maintenant terminée. Aujourd’hui, nous avons un autre problème qui s’appelle l’avancée chinoise. Toutefois elle n’est pas un ennemi mais un adversaire systémique. Ça veut dire que nous devons nous repenser autrement et de manière autonome. C’est l’histoire du loup et du chien. Nous avons été habitués à avoir notre os, notre panier, à être nourris et caressés tandis que le loup préfère la liberté, pas de collier. L’Europe est capable de cela, et si elle n’en est pas capable, il faut qu’un pays prenne l’initiative de faire bouger cette ligne. Sinon cela va très mal se terminer pour les Européens. Nous nous engraissons, nous ne travaillons plus, nous allons nous faire manger tout cru et devenir des esclaves chinois à bas prix. Eh bien, non, je n’en ai pas envie ! C’est difficile d’être courageux, il faut décider de changer notre avenir, ne pas se contenter de le voir venir, arrêter de se lamenter. Vous avez 20-25 ans, vous n’allez tout de même pas faire ça pendant 50 ans !

    La deuxième question concerne la peur du coronavirus. Je pense que cette peur est excessive et je me demande pourquoi nous voulons tellement faire peur. Soit c’est une gabegie gouvernementale, soit nous nous rendons compte que notre grand système médical français s’avère très limité. Nous disons aux gens de porter le masque et d’être prudent, mais il faut repartir dans l’activité économique, sinon nous finirons tous neurasthéniques. L’humain n’est pas fait pour attendre. Attendre, quoi ? Attendre Godot ? Qu’attendons-nous ? Le vaccin ? Nous ne voulons pas du vaccin russe, nous attendons le vaccin américain ?

    Je n’ai pas parlé du « deep state », l’Etat profond, pas celui des structures profondes de l’Etat qui restent en place quand tout part à la dérive. Il s’agit de l’Etat profond en politique étrangère. Quand nous parlons de changer notre logiciel mental d’existence sur la carte du monde. Evidemment c’est un handicap parce qu’au sein de notre système administratif, de nos ministères, de nos armées, de nos think tank, de nos revues, de nos médias et de certaines de nos entreprises, nous avons un certain nombre de gens pour lesquels la France n’est plus. Il y a une forme vide. C’est beau, nous avons de beaux restes, mais nous ne sommes plus, nous ne sommes plus sur le marché. Donc il s’agit à tout prix d’obéir, surtout à toutes les demandes américaines et de coller le plus possible à l’Amérique parce que c’est notre sauvegarde.

    Je vous laisse imaginer l’impact de ce genre de raisonnements quand ils sont portés par des gens extrêmement intelligents, agissant par conviction, par intérêt aussi, beaucoup. Je vous laisse imaginer l’impact que cela peut avoir sur la définition d’une politique étrangère, sur les décisions prises, pas prises, ou défaites.

    Nous avons aussi ce problème-là et un homme arrivant au pouvoir, qui voudrait retrouver un peu d’autonomie de penser, voire même d’indépendance, devrait s’intéresser et mettre au pas toute cette partie de l’appareil d’Etat au sens le plus large, en fait l’appareil de décision du pays.

     

    J’ai vu sur une de vos diapositives une carte des BRICS. Dans quelle mesure est-ce un acteur des relations internationales et si c’est un échiquier, dans quelle mesure la Russie et la Chine placent-elles leurs pions dans ces réunions, dans ces accords ?

    Elles les placent dans toutes les institutions qui ont été créées, qui sont en train de fabriquer cette autre structure, cet autre monde. Ces pays-là ne peuvent plus et ne veulent pas se faire faire la leçon en permanence ni par la Banque Mondiale, ni par le FMI. Il y a une telle hostilité, une telle opposition en fait des blocs, qu’il faut bien créer un jeu d’institutions alternatif et petit à petit lui donner du corps.

    Les BRICS existent et la grande question est « Jusqu’à quel point la Russie ayant, par défaut, pivoté vers l’est, va-t-elle y trouver son compte ? » Il y a bien une convergence énergétique, une convergence des modèles culturels de l’un et de l’autre, une grande estime, une vision sur le temps long, il y a des choses qui les rassemblent, mais jusqu’à quel point ? La Russie va peut-être faire en sorte que la Chine développe son Orient extrême, la Sibérie, mais c’est aussi une très grosse menace, une grosse inquiétude démographique. Je suis allée en Sibérie et je peux vous dire que les Chinois y sont déjà par des mariages, des implantations, des installations de toutes sortes. La Russie va essayer de tirer parti de ce mouvement qu’elle ne maîtrise pas. Mais jusqu’à quel point cela va être une convergence stratégique forte ? Ça dépendra aussi de l’attitude américaine.

     

    Concernant l’Etat profond, je voudrais savoir pourquoi les Etats-Unis continuent de vouloir s’occuper de l’Iran et de la Russie et ne se concentrent pas juste sur la Chine. Pourquoi continuent-ils à vouloir régler toute la planète au risque de tout perdre ?

    Vous avez nommé l’Iran et la Russie. Qu’ont-ils en commun ? Le pétrole et le gaz. Ce sont des concurrents énergétiques. La révolution des gaz de schiste a fait que l’Amérique n’a plus besoin du pétrole moyen oriental. Elle veut aussi vendre évidemment son gaz à l’Europe. C’est la raison pour laquelle elle est vent debout contre les pipes reliant la Russie et l’Allemagne via la Mer Baltique, Nord stream one et Nord stream two, quasiment achevés, dont Trump reproche à Merkel la conclusion.

    Les Américains veulent prendre la place des Russes en Europe et la place des Russes et des Iraniens vis-à-vis de la Chine. C’est ça le grand jeu. Il s’agit d’empêcher l’Iran de bouger, de vivre et de vendre son pétrole, alors que l’Iran le fait depuis quelques temps avec les Chinois et les Syriens. Il s’agit de phagocyter l’Iran et de faire en sorte que la Russie ne puisse pas se développer. C’est l’objet des sanctions depuis 2014. Les dirigeants fanfaronnent en disant que ce n’est pas grave. Mais si c’est grave ! C’est long et l’économie russe stagne, les réformes économiques et sociales sont impossibles dans ces conditions, comme la consolidation de la démocratie. C’est très vicieux car tout ce qui pourrait permettre aux économies, qu’elles soient iraniennes ou russes, de se développer, de pouvoir contribuer à un bien-être de leurs populations, tout cela est sciemment empêché pour que les pouvoirs se radicalisent et que nous puissions justifier d’intervenir.

     

    Vous pourriez être professeur à l’ENA ou à Polytechnique, cela pourrait leur faire du bien, à ces jeunes étudiants ! On entend parfois parler d’une armée européenne. Qu’en pensez-vous ?

    Une armée européenne, non ! Je ne pense pas que ce soit réaliste. Ce que nous pourrions avoir serait une coopération industrielle franco-allemande sérieuse. Pour ça, il faudrait qu’elle soit équilibrée, il faudrait définir des intérêts communs, il faudrait accepter de dire zut à un certain nombre d’autres pays. Déjà si nous arrivions à structurer avec les pays d’Europe du sud et l’Allemagne quelque chose de sérieux, ce serait bien. Nous avons même un projet d’avion de combat du futur qui remplacera notre sublime Rafale. Mais il n’y a pas de peuple européen, il n’y a pas de volonté européenne ni de politique extérieure européenne sérieuses. Nous en sommes à faire des déclarations complètement nunuches sur des questions humanitaires ou environnementales. Nous faisons comme s’il n’y avait pas d’échiquier mondial dangereux, inquiétant, dans lequel nous avons une place à prendre, comme si ce n’était pas notre sujet. Non, ce n’est pas pour nous, c’est pour l’Otan.

    Il se trouve que l’Otan veut intervenir partout. Ça a commencé en 1999 au Kosovo. Pas de mandat, pas de saisine, pas d’agression contre un membre de l’alliance ! Nous nous sommes pris la Serbie en pleine face. Maintenant nous avons l’Etat du Kosovo, pas tout à fait exemplaire en termes de stabilité, de droit de l’homme, de droit de la femme, de démocratie…

    L’Otan a continué et nous l’avons vu en Afghanistan. C’est en train de se terminer par un accord entre les Américains et les Talibans, 20 ans plus tard. Tout ça, c’est du chiqué. Pour avoir une armée européenne, il faut une vision de ce que veut être l’Europe dans le monde. Je pense qu’il faut commencer petit et que la France peut avoir une vision. Il lui a été toujours reproché d’être la seule à vouloir une Europe puissante parce que tous les autres étaient complètement inféodés. C’est à cela qu’a servi l’élargissement de l’Union Européenne et de l’Otan, pour qu’à l’intérieur même de l’UE et de l’Otan, il y ait toutes les ex-clientèles soviétiques qui empêchent ce fameux rapprochement avec la Russie qui faisait tellement peur à Washington. Ce n’est pas l’apport des armées lituaniennes ou slovaques à l’alliance qui est le sujet.

    Vous avez parlé d’un certain nombre de zones de tension au Moyen-Orient, en Eurasie, etc. J’aimerais avoir votre analyse sur une toute nouvelle zone de tension qui est en train de se manifester au gré du changement climatique. C’est l’Arctique qui se dégage du fait de la fonte des glaces et qui concentre un certain nombre de rivalités et d’intérêts dont nous parlons peu.

    L’Arctique est un petit monde en réduction. Il est typiquement l’un des territoires de jeu qui va concentrer tous les rapports de force mondiaux futurs. La Syrie l’a été pendant 10 ans, comme la Yougoslavie avant. C’est l’endroit où tout le monde va venir se mesurer aux autres, chercher son intérêt, chercher à revendiquer des zones, des droits sur cette route qui s’ouvre et qui va considérablement raccourcir de plusieurs semaines le transport des marchandises. Ce fait change en fait toute la carte des transports maritimes internationaux. A l’horizon des 10 ans à venir car seuls les Russes ont les bateaux adaptés pour l’instant, ce sera une zone d’expression de la rivalité internationale, comme cela se fait en ce moment en Méditerranée orientale où se trouve à peu près tout le monde.

    Et nous imaginons que les considérations environnementales auront très peu d’impact dans la nouvelle lutte qui s’annonce.

    Oui, je pense que pour que les préoccupations environnementales puissent trouver des voies de prise en compte, il faut que le système permette des réservoirs de jobs et d’argent. C’est le calcul que font les Américains depuis longtemps, les Chinois également. Ils développent les greens technologies, non pas parce qu’ils aiment l’environnement mais parce que ça va rapporter beaucoup.

     

    Deux questions. La première concerne l’approvisionnement du gaz en Europe. Nous voyons qu’il y a plusieurs acteurs qui se dessinent pour ça. La Russie d’abord avec sa politique de prix cassés sur le gaz et les Etats-Unis avec leur gaz de schiste vendu assez cher. Il y a aussi d’autres acteurs au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Selon vous quelle est la meilleure solution pour l’Europe, pour son indépendance et sa souveraineté énergétique ?

    La deuxième concerne la France et l’Afrique. Pensez-vous que dans les prochaines années, la France aura encore un rôle à jouer dans sa traditionnelle zone d’influence en Afrique ou alors que le continent est déjà pris d’un côté par les Chinois qui ont une politique de rachat de l’Afrique et, d’un autre côté par les Russes qui passent des accords en termes d’armements avec des pays africains ?

    Vous faites un bon bilan mais là aussi, ne serait-ce qu’en termes de coopération militaire, pourquoi ne travaillons-nous pas avec les Russes sur certains pays. Les Russes peuvent avoir besoin de nous dans certains pays. Nous devrions être beaucoup plus malins.

    Quant à l’indépendance énergétique de l’Europe, elle n’existe pas car nous sommes dépendants de la Russie. Pour gérer cela, il serait très intelligent de se porter au-delà de la Russie. C’est pour cela que l’extension eurasiatique est très intéressante. Si nous restons docilement aux ordres des Américains, les Européens seront toujours dépendants de la Russie, plus particulièrement les Allemands et d’autres comme les Ukrainiens. La France est moins dépendante de la Russie, mais cela ne change pas fondamentalement le problème. Il y a là des enjeux qui font que nous devrions changer de dimension et concevoir nos liens et nos coopérations à une échelle bien plus grande, bien plus large. Il faut être beaucoup plus voraces au lieu d’essayer seulement de défendre ce qui nous reste sur le plan diplomatique.

     

    Ma question est centrée sur l’Europe. J’aimerais avoir votre grille de lecture par rapport au Brexit, alors que l’Europe est en train de se fragmenter. Sur le plan de la géopolitique internationale et mondiale, qu’est-ce que cet évènement majeur qu’est la sortie du Royaume Uni de l’Europe va changer pour nous ?

    D’après vous, comment un pays isolationniste comme le Royaume-Uni peut s’en sortir sans l’appui d’un autre pays ? Cet autre pays n’aurait-il pas tiré les ficelles pour que cette décision audacieuse soit prise ? Que vont-ils faire de ce Brexit et où va en être l’Europe après tout ça ?

    D’abord je pense que l’Angleterre n’a jamais été européenne, elle a toujours pris le meilleur de ce qu’elle pouvait. Cela a toujours été un peu à la carte pour les Anglais. Ils sont donc assez en cohérence avec leur vision et avec la réalité de l’Europe qui ne leur convient plus du tout. Cela a commencé à mal se passer, surtout à partir de 2014-2015, quand ils ont commencé à voir l’Europe se déliter. « La crise migratoire, ce n’est pas nous ! » disaient-ils. Ils sont beaucoup plus souverainistes que la plupart des pays européens et je pense qu’ils ont fait un très bon calcul.

    Les Anglais sont un peuple courageux, bosseur, ils feront ce qu’il faut. Ce sera peut-être un peu dur au départ mais ils vont obtenir le maximum possible de nos commissaires et surtout ils vont raffermir ce qui a été finalement le cœur de leur positionnement, c’est-à-dire leurs relations avec l’Amérique. Que ce soit Trump ou Biden ne changera rien. Ils s’en sortiront très bien. A mon avis, ils deviendront un hub financier et constituer un petit Hong Kong. Ce sera encore mieux qu’avant. Après une phase un peu bof, l’Angleterre repartira très bien.

    Et l’Europe sans l’Angleterre ? Finalement l’Europe est en train de se fragmenter, cela ne va-t-il pas appeler d’autres pays à faire le même choix ? Vous parliez d’audace, de prendre le contre-pied de la soumission et d’exister en affirmant de nouvelles positions. C’est ce qu’a fait l’Angleterre ? Comment l’Europe va-t-elle s’organiser maintenant ? Quelle est votre grille de lecture ?           

    La France doit rester dans l’Europe mais c’est à nous d’imprimer quelque chose et pour cela il faut arrêter d’obéir aux ordres. Ce qu’ont fait les Anglais avec beaucoup de cohérence. Nous pouvons critiquer le Brexit, mais je trouve que de leur point de vue, l’Europe était devenue n’importe quoi. Ils ont très bien senti le délitement fondamental, c’est-à-dire le peu qu’était l’Europe. Je pense qu’il y a des calculs plus tordus concernant la concurrence ou la coopération de l’Europe vis-à-vis de l’Amérique, position à l’égard de laquelle on ne s’est pas défendu suffisamment. Je pense que l’Angleterre, même si elle se rattache stratégiquement et fortement aux Etats-Unis, aura beaucoup plus de poids dans la définition de ses intérêts. Les Anglais ont aussi une société qui tient avec une reine. Même avec Boris Johnson premier ministre, ça tient. Il y a quelque chose de solide que nous sentons en Angleterre, même si le gouvernement actuel est un peu populiste, même si le parti conservateur essaie de glaner dans des classes populaires. Boris Johnson fait une sorte de kidnapping intelligent avec ses airs complètement fous. A la fin l’Angleterre va très bien s’en sortir.

     

    L’Europe a perdu deux guerres, celles de 14 et de 45. Nous sommes guidés par l’idéologie des droits de l’homme et donc par la sensiblerie et la morale. En même temps vous parlez de souveraineté. Vous avez dit que l’Europe n’agit pas comme une puissance car elle n’est pas une nation. Je vous demande quel est l’intérêt de rester dans l’Europe quand, par ailleurs, vous mettez en avant cette indépendance de l’Angleterre qui va réussir avec ses spécificités qui ne sont ni celles de la France ni celles de l’Allemagne. Donc je me demande, en vous entendant, pour quelle raison rester dans l’Europe et comment la France pourra s’affirmer quand je vois l’échec politique et géopolitique de l’Europe depuis 50 ans.      

    C’est une excellente question, celle des équilibres. Je pense simplement que sortir la France de l’UE, dans l’état où elle est là maintenant, serait très mauvais parce que malgré tout il y a des effets de masse, il y a une construction qui existe. Ce serait extrêmement compliqué, ça voudrait dire par exemple, retrouver notre monnaie. Je ne dis pas que ce ne sera pas souhaitable à un moment donné, mais aujourd’hui nous ne sommes pas en état de le faire.

    Vous allez dire que j’ai une obsession russe mais les sanctions vis-à-vis de la Russie nous coûtent une fortune. Elles nous font passer pour des pleutres et dix pays européens reconnaissent que leur économie se passerait bien de ces sanctions. Pourquoi ne sommes-nous pas capables au prochain renouvellement, de dire que nous avons décidé que la France levait les sanctions vis-à-vis de la Russie ? Nous ne pouvons plus ostraciser ce pays, c’est extrêmement dangereux vis à vis de la Chine, vis-à-vis des équilibres au Moyen Orient. Nous avons 25 raisons de le faire.

    Nous ne demandons pas de permission, nous le disons et le faisons. D’un seul coup la chape de plomb américaine qui nous empêche d’oser dire serait levée. Ce serait un premier petit pas.

    Nous pouvons aussi le faire à l’intérieur de l’Europe parce que c’est aussi notre intérêt de réunir des pays d’Europe du Sud et des pays d’Europe de l’Est sur les questions industrielles et de défense. Ces anciens satellites soviétiques commencent à se poser des questions et eux aussi ne veulent pas passer dans le laminoir culturel débilitant actuel. Nous devrions arrêter de les appeler « les petits pays », traiter avec eux de membre à membre de l’Union Européenne et commencer aussi à labourer les terres allemandes.

    De toute façon, toute relation est un rapport de force. Il y a des choses pour lesquelles nous avons encore des atouts. Ils sont industriels, militaires, de coopération, c’est aussi notre siège au Conseil de Sécurité que l’Allemagne souhaiterait avoir, notre budget de défense maintenant égal à celui de l’Allemagne.

    Dans un premier temps nous pourrions prendre un peu notre indépendance à l’intérieur de ce fatras communautaire qui, toutefois, nous fait exister, même si nos adversaires-concurrents nous jouent par appartements. Ainsi le font les Chinois, les Américains et les Russes qui passent leur vie à passer des accords avec les uns contre les autres, c’est tellement facile. Nous ne pouvons pas tout abandonner d’un coup.

     

    Compte-rendu réalisé par Laurence Crespel Taudière

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