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  • L’évolution de la biologie actuelle : problèmes scientifiques et éthiques

    Le 08 Juin 2007 - Catégorie : Les Rencontres du CERA

    Compte rendu de la Rencontre du CERA du vendredi 8 juin 2007

     

    Présentation de Henri ATLAN

    Biologiste et philosophe, Henri Atlan est membre fondateur du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (de 1983 à 2000) ; professeur à l’École des hautes études en sciences sociales, il y enseigne la philosophie de la biologie ; professeur honoraire de biophysique, il a enseigné à la Faculté de Médecine Broussais-Hôtel Dieu de Paris et à l’Université hébraïque de Jérusalem ; directeur du Centre de recherches en biologie humaine à l’Hôpital universitaire Hadassah de Jérusalem, il s’occupe de biologie cellulaire et de l’immunologie du sida. Il a publié entre autres : « Tout, non, peut-être : éducation et vérité » (Seuil, 1991), « Les Étincelles de hasard » (Seuil, 1999), « Le Clonage humain » (Seuil, 1999).

     

    Henri ATLAN

    I – Evolution des connaissances en génétique

    1.1 – 1960 : Première révolution, la « biologie moléculaire »

    Tout peut être résumé dans le schéma suivant :

    L’ADN est une séquence ordonnée de nucléotides A (Adénine), G (Guanine), T (Thymine), et C (Cytosine). Un « brin » d’ADN est formé par la répétition ordonnée de ces nucléotides, dans un ordre particulier : ATGCCAGATCTAC…

    Cette succession constitue un « code génétique » qui « formate » les protéines : celles-ci sont une succession de 20 acides aminés.

    Dans cet esprit, on a pensé que tout le monde vivant était dans l’ADN.

     

    1.2 – 2000 : Deuxième révolution

    Trois livres viennent marquer ce virage :

    – Henri ATLAN : « La fin du tout génétique », 1999.
    – Evelyn FOX-KELLER : « Le siècle du gène », 2003.
    – Gérard LAMBERT : « La légende des gènes », 2003, 2006.

     

    II – De la  génétique à l’épigénétique

    2.1 – Une erreur épistémologique

    En fait, en 1997, on constate qu’on a fait une erreur épistémologique de premier ordre. Il nous faut passer du « Génétique » à l’ « Epigénétique » :

    Schema

     

     

    2.2 – Les trois dogmes de la génétique initiale

    On croyait jusque là que le développement embryonnaire suivait le « programme » génétique : On sait maintenant que c’est faux.

    La génétique s’était construite autour de 3 « dogmes » :

    – Un gène =>    une protéine / une enzyme    =>    un caractère.
    – Une conformation tridimensionnelle stable de la protéine, déterminée par les séquences d’aminoacides.
    – Le code génétique est un « programme » génétique.

    C’était valable pour une cellule et cela a été utile pour avancer. Mais ce n’est pas valable pour un organisme.

     

    2.3 – Un nouveau paradigme (cadre de pensée):

    A la fin des années 1990, on est passé dans un nouveau paradigme

    – Les protéines sont transporteuses d’informations non réductibles aux structures d’ADN.
    – Il faut passer du « tout génétique » à l’idée de réseaux d’interactions, ou « systèmes dynamiques » qui impliquent des « jeux » entre les différents éléments biologiques.
    – Importance de la notion de réseau.

    Le même gène peut avoir des fonctions différentes dans différents organismes et à différents stades du développement !

    Au XVIII° siècle, on pensait qu’un mini homonculus se trouvait dans la cellule initiale, qui grandissait peu à peu. Ne pas le distinguer immédiatement s’expliquait par son extrême petitesse.

    Aujourd’hui, on sait que :

    – Ce qui est transmis n’est pas seulement la structure des gènes, mais aussi leur état d’activité.
    – L’état d’activité différentielle du génome est déterminé par des mécanismes épigénétiques.
    – le programme initial est statique, ce sont les interactions qui importent. Le même gène peut jouer des rôles variés, sur divers plans, selon son environnement.

     

    Par exemple, une cellule de peau va donner naissance à une cellule de peau et une cellule de foie à une cellule de foie, alors que l’une comme l’autre ont le même code génétique !

    Clonage de la brebis Dolly : on a pensé pendant longtemps que le clonage était impossible puisqu’il devait passer par l’utilisation de la cellule initiale. Or il s’avère que l’on peut procéder au clonage par l’intermédiaire de cellules évoluées. Ce sont les profils d’activité des gènes qui sont transmis lors de la division cellulaire. D’où l’idée et le terme d’héritabilité épigénétique.

     

    Où se trouve le programme de développement, de quoi est-il fait ?

    Dans le clonage d’organismes par transfert de noyaux, on remplace le noyau d’un ovule par le noyau d’une cellule adulte différenciée vivante (exemple : cellule de peau, ou cellule de foie) et on obtient une reprogrammation du génome de ces cellules différenciées par des facteurs non génétiques ! L’opération réussit quand cette nouvelle cellule reprogrammée poursuit son développement en se démultipliant. Le gène ajouté, par l’effet du cytoplasme dans lequel on l’a placé, retrouve l’état du noyau initial.

    Cela pose la question : comment des molécules non-vivantes pourraient être l’essence de la vie ?

     

    2.4 – Une question de mots, des questions éthiques

    Derrière un certain nombre de mots (eugénisme, euthanasie, clonage, …), chacun met des réalités différentes. De même il y avait une certaine « fétichisation » du génome.

    Pour chaque mot, on en donne une définition « essentialiste ». Il nous faut maintenant envisager de donner à ces mots de définitions évolutives.

    Aujourd’hui, par la création d’artefacts biologiques (artefact = qui n’existaient pas dans la nature), on a des « objets » vivants. On constate qu’il n’y a pas de barrière entre le vivant et le non-vivant, entre l’humain et le non-humain.

    A partir de quand aura-t-on une personne humaine ? Ce n’est pas à la biologie de répondre car ce n’est pas une notion de biologie ! Des réflexions d’ordre éthique, psychologique, morale, juridique doivent relayer l’approche biologique. Pour Henri ATLAN qui reprend Aristote, on peut parler de personne humaine quand on a en face de soi la « forme » d’une personne humaine… Ce qui peut justifier l’identification de l’embryon à partir d’un certain nombre de semaines de vie.

     

    III – Quelques questions de société

    3.1 – Les OGM

    L’OGM n’existe pas, il y a « des » OGM.

    – Des tas de médicaments sont fabriqués par des OGM. Exemple : c’est le seul moyen que l’on a trouvé pour produire de l’insuline pure !
    – La pensée « tout ce qui est naturel est bon » est une pensée simpliste, car les maladies sont … naturelles !
    – Il y a de réels problèmes de monopoles autour de ces questions (monopole des semences, pour le maïs transgénique, monopole des industries pharmaceutiques pour les médicaments) : Faut-il condamner les médicaments… ou condamner les monopoles ?

    Ce n’est pas la technique qui pose problème mais son application.

    Dans ce contexte, les médias manquent de rigueur, simplifient. Il y a surtout conflits d’intérêts :

    – Pour la recherche, le but n’est pas posé à l’avance,
    – Pour les journalistes, il leur faut vendre leur travail.

     

    Ainsi, l’information devient une « news », voire un « scoop »…

    Sans compter que, à l’inverse, il sera peut-être plus facile pour un laboratoire dont on aura parlé de trouver des financements pour ses recherches…

    Quand M. SARKOZY parle de causes génétiques pour le suicide de jeunes ou pour des dépistages préventifs dès 3 ans, le problème est surtout qu’il répète des choses dites par d’éminents « spécialistes » !

    De même, quand les OGM sont interdits en Poitou Charente, Mme ROYAL se situe sur un plan idéologique, par sur la réalité, et c’est dommage.

     

    3.2 – Les religions sont-elles des garde-fous ou empêchent-elles d’avancer ?

    Il constate que, dans le Comité Consultatif National d’Ethique pour les Sciences de la Vie* et de la Santé, il est plus simple de se mettre d’accord sur des conclusions que sur les raisons d’aboutir à cette conclusion : il y a peu de décisions possibles, par contre il y a de multiples chemins pour les justifier.

    Il constate des « alliances de fait » entre des catholiques plutôt intégristes, des marxistes écologistes et des psychanalystes sur des raisons d’aboutir à cette conclusion.

    Les positions de l’église catholique prennent leur source sur une position principale : « pas de sexualité sans procréation, pas de procréation sans sexualité. »

    * Ce comité a été créé en 1983 sous Mitterrand. Il réunit 40 personnes dont 5 représentants des religions.

     

    3.3 – Procréation assistée

    Dans la procréation assistée, il y a l’intervention d’un tiers : la société, représentée par le corps médical.

    Si la société n’est pas suffisamment présente (USA), il y a risque que cette pratique ne soit accessible qu’aux riches.

    Il y a risque de transformer le désir d’enfant en acte de consommation.

     

    3.4 – La famille

    Pour lui, dans notre culture occidentale, cela fait bien longtemps que l’on a « choisi » qu’une famille c’était un papa + une maman.

    Aujourd’hui, soyons conscient que les familles monoparentales et homoparentales sont de fait en « phase d’expérimentation »…

    On accepte difficilement l’expérimentation humaine biologique, qui est rigoureusement encadrée, et c’est une bonne chose. Mais on a tendance à accepter sans se poser trop de questions  l’expérimentation humaine sociale qui peut avoir pourtant des effets nocifs, notamment sur les enfants en ce qui concerne les structures familiales. S’il existe beaucoup de structures familiales différentes suivant les cultures et les sociétés, il n’existe aucune société sans structure familiale du tout.

     

    3.5 – Sommes-nous déterminés ?

    Ce n’est pas la bonne question : il est impossible de prouver que nous sommes libres ou non ?

    L’idée de responsabilité n’induit évidemment pas celle d’un libre arbitre puisque nous sommes tous soumis, + ou – consciemment, à l’influence de toutes sortes de cadres, valeurs, injonctions, qui limitent la liberté de nos positions, de nos choix et de nos engagements.

    Par contre, à chaque découverte, quel que soit son champ, on découvre des déterminismes qui retreignent notre vision du libre-arbitre.

     

    Actuellement, on mélange responsabilité et discernement :

    – En justice pénale, on peut être responsable de quelque chose qu’on n’a pas fait librement (exemple : Une faillite) et cela ne choque personne !

    – On découvre souvent après coup les raisons de nos comportements.

    Dans cet esprit, la notion d’ « altération du discernement » créée il y a dix ans en France est une catastrophe. Elle reporte sur l’avis d’un psychiatre quelque chose qui n’est pas mesurable par eux !