Emmanuel Todd

Historien et sociologue

Emmanuel TODD est intervenu pour le CERA le 15 novembre 2013 pour une Rencontre sur la thématique « L’Europe, stop ou encore ? »

 

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Emmanuel TODD

Emmanuel TODD est à la fois historien, anthropologue, démographe, sociologue et essayiste. Il est ingénieur de recherche à l’INED, l’Institut National d’Etudes Démographiques. La théorie sur laquelle il s’appuie porte sur les systèmes familiaux qui jouent un rôle déterminant dans l’Histoire, la constitution idéologique, religieuse et politique. Il a fait Sciences Po, et est également diplômé de l’université de Cambridge. Il a écrit de nombreux ouvrages sur la sociologie, la démographie et l’ethnographie, dont un sur le modèle français avec Hervé LE BRAS intitulé « Le mystère français ».

questions & réponses
  • En quoi et pourquoi l’analyse de la structure familiale vous a donné du fil à retordre en Vendée ?

    Quand j’ai commencé à travaillé sur ce sujet, je me suis largement appuyé sur les travaux de Frédéric LE PLAY qui était un sociologue français du XIX° siècle. Il opposait trois types de familles :
    – la famille nucléaire, qu’il appelait « famille instable » – il faut dire qu’il était assez conservateur réactionnaire. Il s’agit du modèle classique de 2 parents dont les enfants se marient et vont s’installer ailleurs à la famille, avec division égalitaire de l’héritage.
    – la famille souche, avec un héritier unique, modèle inégalitaire mais qu’il trouvait formidable. Il s’agit du modèle allemand et japonais, qui se trouve aussi dans le sud-ouest de la France.
    – la famille patriarcale est le 3° modèle, qui n’existe pas en France mais en Russie, en Chine, en Serbie, en Toscane. Tous les garçons restent au domicile familiale y compris lorsqu’ils se marient, et les filles sont éjectées. Un certain nombre de ces pays a engendré tous les systèmes communistes endogènes.
    Dans mon dernier ouvrage paru sur les systèmes familiaux, j’ai été amené à m’interroger dans la mesure où je ne savais pas quoi faire des familles vendéennes. On y trouve des formes intermédiaires, les règles n’étaient pas claires. On n’y trouve ni co-résidence définitive, ni nucléarité absolue. C’est là qu’on se rend compte que les systèmes familiaux ne sont pas naturels mais liés à des formalisations idéologiques. En France, plus on va vers l’ouest, plus on a de mal à catégoriser. La famille bretonne est un cauchemar, qui bouge selon les régions et les époques. Ce n’est pas du tout un hasard d’ailleurs. Dans un livre que j’ai écrit qui s’appelle « L’origine des système familiaux », j’étudie 214 populations sur l’Eurasie, entre la Bretagne et l’Asie du sud-est. Je me suis aperçu que les systèmes patrilinéaires, au sein desquels le rôle des hommes est central, sont majoritaires dans la partie centrale de l’Eurasie. A la suite de quoi, une légère bande se détache qui laisse apparaître notamment l’Allemagne et le Japon qui offrent le modèle de la famille souche. Et plus on va vers la périphérie, plus le système est nucléaire et féministe, plus le rôle des femmes est important. C’est ainsi que la Vendée et la Bretagne sont modernes en raison même de leur archaïsme, à notre époque où la femme est considérée de plus en plus comme l’égal de l’homme. Souvenons-nous que pour les grecs et les romains, les pays vraiment arriérés étaient ceux dans lesquels les femmes n’avaient pas été enfermées. Les ethnologues ont observé que l’innovation grecque résidait dans le modèle patrilinéaire. La périphérie se trouvant, par définition, le plus loin du centre qui innove. Donc, plus on arrive vers l’ouest de la France, c’est-à-dire vers l’ouest de l’Eurasie, plus on trouve des systèmes familiaux qui n’ont pas été transformés, où l’on trouve beaucoup de formes intermédiaires et floues, et où le statut de la femme est très élevé.

  • Vos propos sont pessimistes, le fond anthropologique permanent ne permet pas aux sociétés d’évoluer et condamne des projets volontaristes comme l’Europe. Dans l’un de vos ouvrage, vous exposez pourtant que les sociétés peuvent évoluer indépendamment de ce fond anthropologique, par exemple par le biais du contrôle des naissances ou par par l’alphabétisation des femmes. Ne peut-on pas imaginer qu’à l’intérieur de l’Europe, sous la contrainte de la réalité ou de la conviction, les choses puissent évoluer ?

    Merci pour cette intéressante question. J’ai démarré dans ma carrière en bricoleur, en étudiant les structures familiales de deux villages en Artois, une paroisse en Toscane, une autre dans le Finistère, et deux autres dans le sud de la Suède. J’essayais de reconstituer les cycles de vie, les modèles des ménages. Je n’avais pas de conception théorique grandiose mais j’ai abouti à ce modèle anthropologique que j’utilise maintenant largement. Ce modèle global a deux dimensions : la dimension de l’histoire commune de toute l’humanité certes, mais également une dimension spatiale synchronique, que j’ai découverte de façon empirique. L’histoire universelle a produit de la divergence, comme celle dont je viens de parler concernant la périphérie de l’Eurasie. Ces différences culturelles sont très solides. Il y a des moeurs accrochées à des territoires, qui ne disparaissent absolument pas. L’erreur serait de croire que modernisation rime avec convergence. Tous les systèmes évoluent bien sûr. La majorité des enfants naissent aujourd’hui hors mariage, la fécondité a énormément baissé, mais ces faits ne parlent pas de lien entre convergence et modernité.
    On peut admettre qu’il existe de grosses divergences de moeurs entre la France et le Japon, bien qu’il s’agisse d’un des pays les plus évolués du monde. Mais si je vous dis que sur presque tous les paramètres démographiques et éducatifs, le Japon et l’Allemagne fonctionnent de la même manière, qu’on a le même modèle de femmes qui peuvent faire des études supérieures, qui peuvent exercer un métier mais qui dans ce cas doivent parfois renoncer à la procréation, vous pourrez admettre qu’il y a autant de différences culturelles entre la France et l’Allemagne qu’entre la France et le Japon.

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